vendredi 1 novembre 2013

PILE OU FACE : HAENEL VS MEROT...

Le hasard a voulu que je lise à la suite le dernier roman de Yannick Haenel, Les Renards pâles et celui de Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde. Hasard troublant car il m’a permis de constater la grande proximité de ces deux livres qui sont en même temps très semblables et complètement opposés, telles les deux faces d’une même pièce de monnaie. Rien que les titres déjà : le blanc et le noir, la pâleur d’un côté et la noirceur de l’autre. Les histoires aussi, qui démarrent de la même manière et évoluent en suivant le même mode de progression (bien que dans des directions diamétralement opposées).

Pour Mérot, à l’origine il y a un prof, veuf, buvant trop, qui perd peu à peu les pédales. Pour Haenel, c’est un chômeur qui se fait expulser de son logement et se retrouve dans sa voiture. Dans les deux cas, le héros (prénommé Jean chez l’un comme chez l’autre) s’enfonce dans un isolement peuplé de réflexions de plus en plus désabusées – et de plus en plus alcoolisées – sur la mort, le sens de la vie, la place des individus dans la société. Dans les deux livres, encore, quelques rencontres vont aider les deux « Jean » à aller jusqu’au bout de leurs destins. La symétrie se poursuit jusque dans les détails : l’utilisation du cimetière comme élément marquant du décor par exemple, ou l’irruption d’un chien qui va croiser le chemin des deux protagonistes (et dans les deux cas, la rencontre avec ce canidé va marquer un tournant dans le roman).

Sur le plan du style, Haenel et Mérot ne jouent pas sur le même registre, certes. Le premier privilégie une langue poétique, parfois quelque peu alambiquée ; le second joue plutôt la carte de la « provoc » en utilisant un langage parlé censé illustrer la médiocrité du monde qu’il met en mots. Mais au-delà de cela, on constate chez les deux écrivains des tics assez voisins : le goût des références musicales ou littéraires par exemple, mais aussi l’abus des italiques chez Haenel qui se mue en surabondance des majuscules chez Mérot.

Ce qui différencie ces deux romans, c’est essentiellement l’orientation qu’ils prennent au fil des pages. Alors que Yannick Haenel a choisi la voie du « bien », Mérot a clairement opté pour celle du « mal ». Dans Les Renards pâles, le personnage principal fais la connaissance d’une poignée de sans-papiers qui l’entraînent dans la lutte contre les violences policières, les expulsions du territoire, contre les horribles conditions de vie de ceux que l’on dit en « situation irrégulière ». Toute la seconde partie du roman est une longue et empathique plaidoirie qui s’achève en apothéose sur les premières heures d’une nouvelle Révolution Française menée de main de maître par des griots Africains (cherchez l'erreur...).

Chez Mérot, on part totalement dans l’autre sens. Jean Valmore, le héros, croise dans un bar une vile brochette de fachos amateurs de ratonnades  Perdu dans ses douleurs et dans sa folie croissante, il se laisse glisser sur une pente funeste qui le transforme, dans un premier temps, en adhérent du Front National puis, dans un second temps, en fou furieux qui n’a plus qu’une seule obsession : tuer le plus de monde possible (de préférence des noirs ou des juifs) avant de se foutre en l’air.

Assez différentes aussi, les critiques que j’ai pu lire des deux bouquins. Et instructives par certains côtés, car même si elles pointent régulièrement du doigt le fait que, dans les deux récits, les ficelles sont un peu grosses (l’humanisme bobo de Haenel est aussi caricatural que les outrances pessimistes de Mérot) elles restent toutefois globalement beaucoup plus tendres avec Les Renards pâles qu’avec Toute la noirceur du monde. Car, dans la plupart des cas, on sent que les chroniqueurs n’ont pas su s’écarter des schémas de la bien-pensance et que, s’ils parviennent assez bien à pardonner les faiblesses de Haenel en raison de la dimension positive de son message, ils apparaissent nettement moins bien disposés à l’égard de la noirceur de Mérot. Et pourtant, comme je l’ai dit, les deux romans fonctionnent de la même manière. On ne peut objectivement pas à la fois admettre Jean Deichel, le héros de Haenel, et rejeter Jean Valmore, celui de Mérot. Car ce ne sont que les deux faces d’une même pièce, je le répète.

Les deux romans mettent en scène deux dérives, deux hypothèses de vie qui sont toutes les deux recevables. Je dois même avouer que je crois plus en la pertinence de celle exposée par Mérot tant je suis persuadé que la souffrance existentielle, la tristesse d’être soi et la perte de repères ont plus de chance de déboucher sur la haine et le rejet des autres que sur l’amour exacerbé de son prochain. Là où Heanel, finalement, se donne le beau rôle en distinguant son personnage et ses valeureux compagnons aux grands cœurs de toute la masse de ces vilains humains qui transforment la société démocratique en prison déguisée, Mérot met ouvertement les pieds dans le plat. Il remue la fange et ne cherche pas à à arrondir les angles ni à sauver son héros : c’est un salaud, c’est clair et sans ambiguïté. Certes, il en fait un peu trop parfois, mais en même temps il pointe du doigt des réalités qu’on ne fera pas disparaître simplement en criant « au loup ! ». Les ordures que Mérot dépeint, elles existent. Nous en connaissons tous. Nous en croisons tous les jours. Nous en comptons même dans nos propres familles, pour la plupart d'entre nous. Et nous-mêmes, d’ailleurs, tous autant que nous sommes, pouvons-nous honnêtement jurer, la main sur le cœur, que nous n’abritons pas aussi, au fond de notre être, une part de cette noirceur que l’auteur met en scène ?

Alors, pile ou face ? Noirceur ou pâleur ? Mérot ou Haenel ? Le Bien ou le Mal ? A chacun de voir. Moi j’ai choisi. Et vous ? Vous hésitez encore ? Il vous faudra bien vous jeter à l'eau, pourtant, car lorsqu’on joue à pile ou face, la seule hypothèse dont on sait qu’elle n’a quasiment aucune chance d’advenir, c’est que la pièce reste en équilibre sur sa tranche.

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