vendredi 6 décembre 2013

A PROPOS DE LÉO THIERS VIDAL...


Les écrits de Léo Thiers Vidal, rassemblés dans Rupture anarchiste et trahison pro-féministe sont touchants, presque douloureux à lire. Car, en les étudiant, on a le sentiment d’assister, quasiment en direct, à la construction du piège intellectuel dans lequel le jeune homme, sincère, entier, affamé d’idéal et d’absolu, finira par se perdre.

Pour lui, l’homme est un oppresseur. Toute sa pensée se construit autour de cette vision restrictive. Oppresseur, donc, le mâle, et rien d’autre, sans nuance aucune ni degré. Tous les hommes, sans exception, aussi bien la brute épaisse qui frappe sa compagne que le brave garçon qui n’a jamais fait de mal à une mouche. Et c’est là, sans doute, une des principales failles de sa pensée. Car en ne proposant de l’homme qu’une image unique et figée, il enferme de fait sa réflexion dans un cercle vicieux qui interdit toute évolution positive.

En effet, l’homme, selon lui, ne peut pas penser les rapports sociaux entre hommes et femmes autrement que du haut de son point de vue d’oppresseur. Sa pensée est par conséquent toujours suspecte car il tend naturellement à essayer de tirer la couverture à lui. Il ne peut pas se mettre « à la place » des femmes : il ne peut donc pas penser comme elles. C’est là un point sur lequel Léo Thiers Vidal revient fréquemment : pour penser juste, l’homme doit pouvoir penser comme une femme. Il doit donc combattre toutes les pensées masculines qui sont en lui, tous ses réflexes androcentrés, pour se nourrir de tout ce que la pensée féministe a produit, s’immerger dans des groupes de femmes et accepter que sa pensée soit entièrement contrôlée (c’est un terme qu’il emploie à plusieurs reprises) par ces dernières.

Autrement dit, si l’on suit sa logique, pour qu’un homme puisse commencer à élaborer une pensée digne de ce nom, il faut au minimum qu’il cesse d’être un homme. Ce qui n’est pas facile, reconnaissons-le. Léo Thiers Vidal ne laisse aucune issue aux hommes qu’il n’accepte d’envisager qu’en tant que groupe. Ceux-ci ne doivent, en effet, en aucun cas être appréhendés « comme des individus mais avant tout comme les membres d’un groupe social, grandement dépourvu d’individualité ». Je ne sais pas si ses défenseurs ont pleinement saisi ce qu’il y a de terrifiant dans de tels propos car les idéologies holistes, qui nient les individus pour ne voir en eux que les simples représentants d’une race, d’une ethnie, d’une religion, d’un peuple ennemi, ne sont généralement pas très « humanistes ». L’homme est rabaissé ici au rang de troupeau, de masse indistincte, anonyme, presque au rang de bête. Il n’a plus d’intelligence individuelle : il n’a qu’une conscience collective, quasi instinctive, pulsionnelle, qui le pousse uniquement à défendre son pouvoir.

Pire encore, même sa responsabilité devient collective. C'est qui amène par exemple Léo Thiers Vidal à affirmer qu’en tant qu’homme, il a « beaucoup plus de choses en commun avec Bertrand Cantat que de différent. » Phrase effroyable qui signifie que, comme je suis un homme, je ne peux même pas condamner Cantat sans me condamner moi-même, puisque je ne suis rien d’autre qu’un petit Cantat qui n’a encore tué personne. Là encore, comment peut-on valider cela sans réaliser que cette manière de présenter les choses est la plus belle manière de déculpabiliser les hommes meurtriers : ils ne sont pas coupables puisqu’ils ne sont que des hommes enfermés dans leur carcan de mâles oppresseurs. Parler de culpabilité à leur égard, cela voudrait dire qu’ils auraient pu avoir le choix de ne pas se comporter comme des oppresseurs, ce que Thiers Vidal décrit par ailleurs comme étant quasiment impossible.

Outre le fait que cette naturalisation extrême de la condition masculine ne peut que nous apparaître très discutable, la condamnation sans appel des hommes à laquelle Léo Thiers Vidal se prête, ne laisse aucun espoir quant à une éventuelle amélioration dans le rapport homme/femme. Sa pensée mène dans une impasse. C’est sans doute pour cela qu’en lisant les textes rassemblés dans Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, j’ai resongé à cette phrase de Barbey d’Aurevilly qui avait prédit à Huysmans, après la publication d’A Rebours : « après un tel livre, il ne reste plus à l’auteur qu’à se tirer un coup de revolver ou à se jeter au pied de la Croix ». On aurait pu faire la même prédiction à Thiers Vidal tellement l’évolution de sa pensée ne lui laissait plus que deux issues intellectuellement viables : le suicide ou le rendez-vous avec un chirurgien pour changer de sexe. Il a hélas opté pour la première option.

Mais comment faire, aussi, lorsqu’on est définitivement persuadé que l’homme est un indécrottable salaud et qu’on a le malheur d’être soi-même un homme ? Quand on est horrifié par le crime de Bertrand Cantat mais qu’on se considère comme étant indiscutablement fait de la même étoffe que lui ? Quand on a été violenté par son propre père et qu’on ne peut pas condamner ses actes sans se condamner soi-même en tant qu’homme ? Refuser d’être un homme (comme le prône John Stoltenberg, dans un livre éponyme) ? Plus facile à dire qu’à faire. En se taisant ? Se taire, c’est encore consentir, c’est encore approuver la domination masculine en ne la combattant pas. En changeant de sexe ? Éventuellement, et encore. Un homme devenu femme cesse-t-il de penser comme un homme (sacré sujet pour le bac philo, tiens !) ? Ou en « refusant d’être », tout simplement : c’est la voie choisie par Léo Thiers Vidal en se suicidant.

Certes, il est sans doute difficile de cerner les raisons précises qui ont motivé son passage à l’acte, mais quand même, il est impossible de faire l’impasse sur le processus d’autodestruction qui était en marche de façon flagrante dans sa pensée. Ses amies féministes mettent en avant, pour essayer d’expliquer son geste, les souffrances de son enfance qu’il n’aurait jamais pu réussir à dépasser. Souffrances principalement liées à la violence de son père. Ce père qui n’était qu’un homme, comme lui. Ce père qu’il a tant voulu combattre mais dont il a fini par se convaincre qu’ils étaient semblables tous les deux, et autant responsables l’un que l’autre des violences faites aux femmes en général, puisqu’ils sont tous les deux membres d’un même groupe dominant et oppresseur. Tel père, tel fils. Unis à jamais par leur masculinité. Le piège est refermé ; la tragédie est terminée : le rideau peut retomber.

11 commentaires:

Bertrand a dit…

Terrifiant ! L'exemple aussi d'une aliénation morbide à la culpabilité. Et cette culpabilié dégueulasse vient là, d'une histoire dramatique personnelle, mais souvent elle est distillée par le poison féministe.
Les féminsites confondent, ont toujours confondu, la lutte des sexes avec la lutte des classes. Une idiotie doublée d'un esprit pervers. Plut$ot que de bouffer des patrons et du curé, on bouffe des couilles !
"Ses amies féministes" dis-tu. J'aurais dit ses "mauvaises consciences"

Beau Stéphane a dit…

Pendant longtemps j'avoue que ces questions de féminisme ne m'ont pas plus intéressé que cela. J'ai toujours vécu dans un entourage plutôt féminin, je fais un métier constitué à 95 % de femmes, cela ne m'a jamais tracassé. mais je ressens de plus en plus, notamment chez les personnes que je reçois, à quel point la "masculinité", avec toutce qui lui est associé, est systématiquement mise en accusation : les ouvriers, trop frustres, les chasseurs trop brutaux, les clients des prostitués, tous détraqués sexuels, les pères, forcément suspects. Un dogme s'est mis en place, petit à petit, presque aussi puissant que ceux établis par les églises. Et moi, les dogmes, ça m'emmerde !!!

Donc, je tape du pied dans la fourmillière. Ca n'empêchera peut-être pas les fourmis de s'agiter, mais au moins ça m'aura défoulé !!!!

yeun a dit…

Je suis toujours étonné par la facilité des hommes à se définir comme des INDIVIDUS, à s'imaginer hors du mode et des structures sociales par une simple énonciation de leur individualité et à croire que les rapports entre les sexes ne serait pas une lutte des classes.
Quant à la "masculinité mise en accusation", ouvrez les yeux, c'est un mirage, contrairement à la misogynie. (Et c'est aussi un homme dans un métier constitué à 95% de femmes qui vous le dit.)
Il suffit de lire un peu de sociologie: les inégalités et les violences structurelles terrorisent les femmes pour le confort des hommes. S'il vous semble particulièrement destructeur qu'un homme reconnaisse sa position de bénéficiaire privilégié ou agent du patriarcat, il est sans doute bon de relativiser ce ressenti avec le ressenti des inégalités et des violences éprouvé par les femmes. "Il est temps" que les hommes se remettent en question sérieusement, comme léo thiers-vidal et john stoltenberg ont pu le faire.
Pour ce qui est de votre analyse alambiquée sur le suicide de léo, je trouve le procédé particulièrement déplacé si l'on considère l'existence d'autres hommes engagés auprès des féministes, bien vivant à ce jour.

Beau Stéphane a dit…

Il faudrait que je lise un peu plus de sociologie ! Le problème vient de là alors ! C'est assez drôle (un brin condescendant, mais drôle quand même)

Ne vous inquiétez pas pour moi, je lis. Je sais aussi ouvrir les yeux et faire la différence entre les mirages et les réalités. Désolé, je ne suis ni neuneu ni aveugle. Je ne vois pas les choses comme vous par contre, c'est certain. Est-ce impossible à admettre pour vous ?

Voyez-vous, j'essaye juste de réfléchir par moi-même, de ne pas me contenter de répéter les ritournelles idéologiques flottant dans l'air du temps et de ne pas simplement décréter que ceux qui ne pensent pas comme moi sont victimes de "mirages". C'est un peu facile comme argument, non ? Quoique... Je vais peut-être m'y mettre moi aussi finalement : les violences faites aux femmes ? Mirage ! Le mauvais partage des tâches domestiques ? Mirage ! Vous avez raison, c'est chouette comme procédé !

Quant à ma lecture du suicide de Léo Thiers Vidal, elle n'engage que moi et je trouve, en ce qui me concerne, que c'est votre propension à juger à ma place de ce que j'ai le droit de penser et ce de ce que je n'ai pas le droit de penser qui est déplacé.

Allez, je vous fais quand même la bise (je ne vous serre pas la main, ça ferait trop viril !)

Beau Stéphane a dit…

Ah oui : un petit ajout au sujet de votre étonnement concernant ma référence à notion d'individu. Vous qui aimez la sociologie n'êtes sans doute pas sans ignorer que la sociologie de l'individu n'est pas nouvelle, qu'elle ne s'oppose pas à une pensée du monde et des structures sociales, et qu'elle est défendue par des penseurs qui, non seulement ne sont pas de vilains réactionnaires, mais même parfois ne cachent pas leurs sympathies marxistes (Corcuff, De Singly, Kauffmann, Lahire...)

yeun a dit…

C'est l'observation sociologique qui empêche d'avoir des mirages, et non le recours aux perceptions individuelles comme vous le proposez. Il y a, des preuves très concrètes des inégalités et des violences subies par les femmes. Il ne s'agit pas de "ritournelles idéologiques", contrairement à l'idée qu'une misandrie dominerait notre monde.

yeun a dit…

Pourquoi faut-il que vous ne citiez que des hommes ?

Beau Stéphane a dit…

Et vous, pourquoi êtes vous un homme ? Et de quel droit vous mêlez vous des affaires des femmes ?Faut-il aussi que ces socilogues-là cessent d'écrire et de penser pour vous satisfaire ? Questions idiotes, j'en suis conscient, mais qui font écho à la votre qui ne vole pas plus haut. Votre façon d'aborder les choses est quand même très curieuse et, selon moi, totalement vouée à l'échec. Si maintenant l'intelligence ou la pertinence d'un penseur dépend de son sexe, je n'ai plus qu'à me taire... mais vous aussi, puisque nous avons apparemment tous les deux le malheur d'être des mâles...
Si je vous suis bien, donc, seuls les noirs ont le droit de parler de Mandela ? Seuls les gays de parler de l'homosexualité ? Seuls les ouvrier de parler du travail ? Seuls les israëliens de la question Palestinienne (et inversement) ? Seuls les Musulmans de l'Islam ? C'est sûr que ça va simplifier les débats !!! Après, pas sûr que ce soit une grande victoire pour l'intelligence.

Beau Stéphane a dit…

Nous sommes au moins d'accord sur la valeur de l'observation sociologique faute de l'être sur la nature des mirages !
Allons, ne simplifiez pas tout. C'est sans doute une bonne façon d'avoir raison à pas cher, mais intellectuellement parlant, c'est embêtant.
Admettez que la question du "recours au perceptions inviduelles" est une question philosophique un peu plus complexe que cela, que la question du rapport indiviu/société est elle aussi nettement plus subtile, et qu'on ne les balaye pas comme ça, hop, d'un revers de main. Vous focaliser là-dessus, ici, est surtout, je crois, une bonne façon d'éviter les vrais questionnements.
Quant aux "preuves très concrètes des inégalités et des violences subies par les femmes", je ne les ai jamais remises en question, ni ici, ni ailleurs. Pourquoi voulez-vous me faire ce procès-là ? La encore, raccourci facile, mais pourquoi ?
Enfin, pour la "ritournelle idéologique", elle est ailleurs... dans votre manière de toujours faire dévier le débat par exemple... Comme vous venez encore de le faire dans ce commentaire !
Pourquoi vous arcbouter ainsi pour démontrer que je pense mal et que je suis votre ennemi ? Ne pouvons-nous pas réfléchir ensemble ? Echanger des points de vue sans être d'office dans le jugement ?

yeun a dit…

Toujours, concernant le suicide de Léo Thiers-Vidal, je lis cette phrase à propos d'un autre suicidé: "(...) il ne sert à rien de relire à l'envers l'histoire d'une vie, de la réécrire en fonction de la fin, et d'en tirer une dimension dramatique qui nous éclaire plus sur celui qui la reconstruit que sur celui qui l'a véritablement vécue."
Hmmm... à méditer... d'autant plus que cette phrase est très liée à ce blog... vous devinez ?

Beau Stéphane a dit…

Bien vu ! On peut effectivement me retourner mon reproche sur ce plan là. Mea culpa.