samedi 14 décembre 2013

LE FÉMINISME ET SES DÉRIVES...

Toujours sur le thème des rapports Hommes/Femmes, je recopie ici une recension d'un livre Jean Gabard, Le Féminisme et ses dérives (éditions de Paris, 2011). Mon compte rendu avait paru dans le n°34 du Magazine des livres (février-mars-avril 2012)

Le féminisme et ses dérives ! En voilà un sujet diablement glissant en ces temps consensuels où toute velléité de défendre les droits de « l’homme » - avec un petit « h » - est au mieux associée à une forme de ringardise affligeante, au pire à une dérive révisionniste visant à nier la réalité des violences faites aux femmes. Sujet glissant, mais foutrement (c’est le cas de le dire) salutaire !

La thèse de Jean Gabard peut se résumer en quelques mots. Selon lui, la question du rapport entre les sexes a été prise en otage par la pensée féministe, à tel point que, « les hommes ont presque un devoir de repentance d’appartenir à la race des hommes dominants et une obligation de soin, (…) En effet, ne pas faire aujourd’hui l’éloge des femmes et de la féminité est devenu refus du changement, du progrès ».

Certes, l’étude de Jean Gabard n’est pas dénuée de points discutables. On peut par exemple trouver que son approche psychanalytique de l’origine des rapports hommes/femmes est un peu rapide, notamment quand il explique que, dès la préhistoire, l’homme s’est servi « du pouvoir comme d’un barrage pour dompter le torrent magnifique que représente la femme toute-puissante ». On peut également estimer que son souci de rattacher presque systématiquement la notion d’autorité à celle de paternité est un peu caricatural. L’autorité paternelle a du plomb dans l’aile, certes, mais de là à nouer un lien direct entre cet état de fait et toutes les dérives délinquantes et « hors la loi » qui agitent nos sociétés, il y a une marge.

Mais au-delà de ces limites, le livre de Jean Gabard présente au moins une inestimable qualité : il est « discutable », justement, c'est-à-dire qu’il invite à la discussion dans un domaine de pensée qui l’interdit normalement presque systématiquement. Il met les pieds dans le plat du discours féministe avec beaucoup d’à-propos, d’intelligence et de modération. Il vient notamment bousculer cette « théorie du genre » qui tend, depuis quelques années, à envahir tout l’espace de la réflexion sur la question des rapports de sexes, à tel point que toute tentative de décryptage de ce concept flottant est aussitôt assimilée à une attaque directe contre les femmes. Et pourtant s’il y a bien une notion qui s’articule mal, si on y regarde de près, avec le discours féministe, c’est bien cette idée de genre. On se demande par quel tour de passe-passe incroyable les féministes ont pu l’inscrire dans leur idéologie.

Car que dit la « théorie du genre » ? Que tous les comportements, valeurs, rôles, que les hommes et les femmes associent habituellement au « féminin et au « masculin » ne sont pas naturels, mais, au contraire, socialement construits. Pouquoi pas. C’est sûrement vrai pour une grande part (et ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté). Mais après ? Une fois que l’on a dit ça ? La théorie du genre, ainsi présentée, n’a rien de féministe. Elle explique juste que les hommes, comme les femmes, ne naissent pas dans les bois, comme des enfants-loups, mais dans un contexte social qui commence à les façonner comme étant « masculins » ou « féminins » dès les premières minutes de leur existence. Mais où les féministes ont-elles vu que cette « théorie du genre » pouvait devenir une arme supplémentaire dans leur lutte contre la domination masculine ? Alors que les féministes continuent de clamer haut et fort que l’homme est naturellement violent, dominateur, brutal, la théorie du genre vient leur rappeler qu’il n’y a rien de « naturel » dans le rapport hommes/femmes, mais que ce rapport repose sur un équilibre co-construit, depuis toujours, par les hommes et par les femmes, et qu’il est forcément absurde de ne reprocher qu’aux premiers les possibles dysfonctionnements du système.

La « théorie du genre », si l’on veut la pousser à l’extrême, est même plutôt anti-féministe, car comme elle pose l’hypothèse que le « masculin » et le « féminin » sont avant tout des artefacts relevant des modèles sociaux qui sont imposés aux enfants dès leur plus jeune âge, les hommes (auxquels on reproche déjà assez comme ça de ne pas s’impliquer suffisamment dans l’éducation des enfants) ne peuvent pas être tenus pour plus responsables que les femmes de cet état de fait. On serait presque enclin, logiquement, à déboucher sur la conclusion inverse.
Là où d’autres (Eric Zemmour, Alain Soral…) vont rester sur une défense assez plate, polémique et machiste de la virilité, Jean Gabard pose le débat avec beaucoup de nuance. Il n’assène pas ses vérités, mais interroge la réalité qu’il constate.

Le féminisme et ses dérives devraient pouvoir servir de base à une vraie réflexion, enfin adulte, sur les rapports hommes/femmes. Mais le discours féministe est maintenant tellement bien ancré dans les cervelles que ce livre ne sera considéré par beaucoup, je le crains, que comme une provocation sexiste supplémentaire. C’est bien dommage… et inquiétant.

2 commentaires:

Bertrand a dit…

Oui... Inquiétant surtout.
Après plus de quarante ans d'inoculation d'un poison qui a les allures d'un élixir de justice et de parité, difficile de désintoxiquer les cervelles.

Beau Stéphane a dit…

Cela dépend des cervelles. je croise plein de personnes, tous les jours qui, en "off" reconnaissent que le fémininisme dogmatique qui sévit actuellement va trop loin et est contre productif. J'ai bon espoir que dans quelques années ont pourra avoir sur le féminisme l'approche que l'on peut avoir aujourd'hui sur le marxisme, à savoir que des bonnes idées et de bons sentiments ne produisent pas toujours des mondes meilleurs, loin de là. Tout n'est pas à jeter dans le marxisme. Il a ouvert plein de pistes qui peuvent encore être suivies aujourd'hui. Il a aussi mis en évidence beaucoup d'impasses. Idem pour le féminisme.