dimanche 26 janvier 2014

INFORMATION OU PROPAGANDE ?

Où s’arrête l’information et où commence la propagande ? Question importante que nous devrions normalement nous poser des dizaines de fois par jour si nous étions des citoyens vifs et éveillés. Question que je me posais en tout cas, l’autre matin, alors que devant une vaste assemblée quasi exclusivement féminine (j’étais le seul homme dans une salle emplie d’environ quatre-vingts personnes) des représentantes de Solidarité Femmes nous projetaient Fred et Marie, film d’une quinzaine de minutes censé illustrer la réalité des violences faites aux femmes.

Le scénario est simple : Marie, trentenaire fragile et douce vit avec Fred qui a pris l’ascendant sur elle. Il choisit comment elle s’habille, lui interdit de voir ses amies, alterne phases de tendresses et périodes de brutalités verbales. Il n’y a pas de violences physiques, mais des agressions psychologiques qui se répètent et détruisent Marie peu à peu.

Cette violence-là existe, c’est indéniable. Elle est insidieuse et il est indubitablement nécessaire de la dénoncer et de la combattre, là n'est pas le problème. En termes d’information, sur le fond, ce film a un sens. Mais c’est sur la forme que les choses dérapent. Car ce film n’a pas été conçu n’importe comment, ni sans arrières pensées idéologiques. Ce n’est pas seulement un film « informatif », contrairement à ce qui est prétendu, c’est aussi un film qui veut fixer dans les esprits des images fortes sur les différences profondes qu’il y a entre les hommes et les femmes.

Ainsi, dans Fred et Marie, tous les personnages masculins sont détestables. Fred est un indéniable salaud, cynique, prétentieux, brutal. Pourquoi pas. Mais ses deux copains qui lui donnent la réplique ne valent pas mieux. Le premier ne semble avoir qu’une obsession dans la vie : baiser. Pour lui, les femmes sont de la viande, rien de plus ; le second est un lâche, qui bien que semblant percevoir et peut-être même désapprouver la violence de Fred, se contente de ricaner bêtement sans réagir. Les trois garçons sont présentés comme étant de fantastiques « beaufs » aimant les plaisanteries grasses et lourdes, discutant entre eux sans se soucier de leurs amies présentes à leurs côtés.

Ces dernières sont par contre présentées sous un jour beaucoup plus plaisant. Marie déjà, sensible et délicate, est respectueuse de Fred. Les deux autres personnages féminins présents sont nettement plus raffinés que les trois hommes. Elles ne s’amusent guère des blagues vaseuses qui fusent autour d’elles. Et lorsque Marie, excédée, se réfugie dans la cuisine, c’est une d’entre elles qui va la rejoindre pour essayer de l’aider à se ressaisir.

Pourquoi le réalisateur a-t-il choisi de présenter deux univers, le masculin et le féminin, aussi distincts ? Pourquoi avoir joué ainsi la carte facile de la caricature ? Pour simplifier le message peut-être ? Mais pourquoi vouloir le simplifier ? Ce message aurait-il réellement été dénaturé si, par exemple, une des filles du film avait ri grassement aux blagues de Fred et si un des garçons avait essayé de raisonner celui-ci ? Hypothèses plausibles, non ? Car des filles vulgaires et nullement empathiques, cela existe et des hommes sensibles et non violents aussi. Les postures masculines et féminines auraient pu être un peu plus nuancées. Mais le message transmis aurait-il été le même ?

Celui sur la violence psychologique oui, mais celui, beaucoup plus subliminal, tendant à faire entrer dans les esprits que tous les hommes sont forcément un peu coupables et toutes les femmes un peu victimes, non. Et c’est là que le bât blesse.

Car au fond – et c’est en cela que Fred et Marie relève selon moi plus de la propagande que de l'information – le vrai message qui sous-tend le film n’est pas celui qu’on nous annonce. Et c’est pour cette raison aussi que ce film est dangereux. S’adressant avant tout aux émotions des spectateurs, il les incite à mettre de côté temporairement leurs capacités de raisonnement et de discernement. Invités que nous sommes à entrer en empathie avec Marie, nous laissons notre esprit critique s’assoupir et nous oublions de regarder comment l’ensemble est construit. C’est ainsi que lorsque la conclusion arrive, en voix off avec les dernières images, tout le monde est mûr pour l’ingurgiter sans réfléchir : « Pour un couple sur huit ceci n’est pas une fiction ».

Un couple sur huit, vous vous rendez compte ! La campagne de pub est même complétée par une série de huit couples sympathiques et souriants, posant alignés les uns à côté des autres. L’objectif de cette mise en scène est très clairement de nous obliger à nous demander lequel de ces huit hommes est violent. Celui qui a l'air le plus cool peut-être ? Difficile à dire, on ne sait pas. Alors, comme on ne peut pas trancher, on reste sur l’idée que les huit sont suspects. Et les femmes ? Et si c’était une femme la coupable dans ces huit couples ? La question ne se pose même pas tant l’affaire est orientée de manière à ce que cette hypothèse – qui n’a rien d’impossible – ne soit même pas envisageable.

J’ai effectué un petit sondage auprès des spectateurs après la projection. Toutes les femmes interrogées avaient trouvé Fred et Marie très fort, très bouleversant, très instructif et très mobilisateur pour lutter contre les violences faites aux femmes. Pas une seule n’a émis le moindre bémol ou le moindre avis critique au sujet de la nature caricaturale et orientée du film. Les hommes sont des salauds, les femmes sont des victimes. Le message était passé et bien passé.


Mission accomplie. La propagande avait marché…

6 commentaires:

Bertrand a dit…

Moi, tu vois, ça me donne envie de vomir, Stéphane !
Ce qui me donne envie de gerber, ce n'est pas la manipulation en elle-même ( elle est le fondement même du maintien des sociétés en bonne forme) c'est que tout ça, ça veut être généreux, humanistes, magnanimes.
Quand les défenseurs de la veuve et de l'orphelin sont aussi pervers, une seule issue : se boucher le nez et les oreilles.

A propos de manip et qui n'a rien à voir avec ton texte : les émeutes en Ukraine à un vol de jaseur boréal de chez moi. Les bons européistes, soutenus par l'Europe, Hollande et Valls, tu sais qui ils sont ? Des nazis déclarés,( Svoboda) avec croix gammées ostensiblement épinglées sur le bras.

Beau Stéphane a dit…

Se boucher le nez et les oreilles. Pourquoi pas. Mais c'est que j'aime bien essayer d'avoir un regard critique sur les choses,moi. je ne sais pas si ça sert à grand chose, mais ça m'occupe. Ce qui est plus désagréable, c'est de me retrouver parfois à partager des ennemis communs avec des personnes ou des courants dont je me sens tout aussi éloigné (tous ceux qui étaient dans la rue hier, par exemple, catho, fachos, tordus de tous poils). Que la connerie de nos dirigeants actuels m'oblige, d'une certaine manière à me retrouver dans une forme d'opposition, uniquement parce qu'ils refusent tout vrai débat d'idée, ça me fait un peu mal au...

D'ailleurs, je reviendrai sans doute là dessus dans un prochain sujet car la manif d'hier était très intéressante du point de vue de la symbolique, car elle illustrait bien que, quand on coupe le monde toujours en deux camps, les gentils et les mauvais, les premiers deviennent vite minoritaires et les seconds rapidement en expansion car composés d'éléments parfaitement hétéroclytes...

Bertrand a dit…

Il n'y a rien d'anormal, dans un monde où le vrai est faux et le faux souvent vrai, à se retrouver sur des lignes communes avec des gens qui, en fait, se situent à des années-lumière de soi.
Parce que le mensonge idéologique du pouvoir est tel qu'il fait l'unanimité contre lui, et ce, pour des raisons parfois diamétralement opposées...

J'espère que tu enverras un exemplaire de ton nouveau livre à Vallaud Belkacem !

Beau Stéphane a dit…

Bertrand a dit : "J'espère que tu enverras un exemplaire de ton nouveau livre à Vallaud Belkacem !"

Elle ne le lira même pas. ce sujet là (ou plutôt cet angle d'approche là) ne l'intéresse pas. Mais après tout, je vais peut-être me laisser tenter...

Benoit a dit…

Je salue votre sens critique et l'analyse que vous faites de ce qui peut se rapporter à de la propagande. J'ai d'ailleurs eu dernièrement un débat avec des amis autour de la propagande et des films de Michael Moore. En effet j'ai ressenti ce dont vous parlez lorsque j'ai vue il y a quelques années le film « fahrenheit 9/11 » … c'est d'ailleurs le seul film de toute ma vie où je suis sortie de la salle. Mon analyse de la propagande et la suivante. Pour moi tout documentaire partisan, militant (et l'on a discuté le fait que le militantisme était plutôt un concept positif) peut rapidement tomber dans ce biais de la « propagande » dans la frontière et difficile à définir. Aussi, je ne vais pas dire que je suis pour, mais ça ne me choque pas qu'au USA, vu la très fort propagande en faveur des armes à feu, l'on face comme Michael Moore ce qui m'apparait comme de la propagande anti armes à feu. Par contre pour moi, français, non exposé à cette propagande pour les armes à feu, j'ai détesté me retrouvé face à l'autre coté de la barrière.
Je trouve ça intéressant que vous exposiez le coté insidieux et sous jacent de cette projection surtout que vous dites bien qu'effectivement le fond est noble, qu'il y a beaucoup à faire encore dans ce domaine et que l'on gagnerais sans doute en efficacité à évité de tomber dans des stéréotypes trop marqués.
D'ailleurs je serais curieux de savoir si vous avez envoyé votre analyse aux réalisateurs et de savoir ce que eux pense de vos remarques à postériori.

Je vous conseille le visionnage du documentaire « les nouveaux chiens de gardes ». Je pense que vous adhérerez au fond alors que par moment la forme retrouve les travers que vous évoquez ici par ce que justement il y a un parti pris assumé.
Je vous met un lien de ce documentaire ci après, le problème c'est que lorsque je l'ai regardé sur LCI, il y avait un débat après le doc avec justement présent sur le plateau certains des journalistes « mis en accusation » dans le doc.
http://www.youtube.com/watch?v=0FW4Ealqx2Q

P.S : je ne reviens pas sur certains commentaires sur cet article auxquels je ne souscris pas.

Beau Stéphane a dit…

J'ai vu le documentaire sur les nouveaux chiens de garde. Très instructif, en effet. Très orienté, aussi, certes. Mais au moins, là, les deux camps ont pu s'exprimer. Ce qui ne fut pas le cas lors de la projection de Fred et Marie à laquelle j'ai assisté. Ce dernier film nous a été présenté comme offrant une représentation fidèle de la réalité ; contrairement au documentaire sur les nouveaux chiens de garde qui s'attachait surtout à décrypter cette même réalité. Il faut rester vigilant dans les deux cas, mais la logique n'est pas la même. Dans les nouveaux chiens de garde, la dimension militante du discours est assumée ; c'est beaucoup moins net dans Fred et Marie.

D'ailleurs, pour l'anecdote, l'acteur qui joue le rôle de Fred a longuement hésité, paraît-il, avant de tourner une suite à ce court métrage car dans la rue les passants l'assimilaient au rôle de Fred. Les gens ne faisaient même plus la différence entre l'acteur, jouant un rôle et l'homme qui, du fait de sa nature d'homme, ne devait finalement pas être très différent du personnage qu'il interprétait.