jeudi 23 janvier 2014

LE GOÛT DES MOTS N'EST PLUS CE QU'IL ÉTAIT...


Lu, un peu par hasard (on me l’a prêté) Le Goût des mots de Françoise Héritier.

Mon sentiment ? Comment exprimer cela... Disons que si on m’avait dit qu’il s’agissait de la réédition d’un vieux bouquin publié à compte d’auteur, en 1900, par un notaire de province se piquant d’avoir des lettres, j’aurais peut-être trouvé cela sympathique. Inutile, sans doute, mais sympathique quand même, grâce au petit parfum suranné qui aurait fait l’essentiel du charme de ce petit volume. Mais là, publié en 2013 par une « professeur honoraire au Collège de France », « directeur d’études à l’EHESS » et « présidente du Conseil national du Sida », c’est assez effarant.

La première partie est soporifique. On y apprend par exemple que Rimbaud a été très doué en attribuant ses couleurs aux voyelles : « La verdeur du U, la noirceur du A, le rouge cramoisi et échauffé du I, la blancheur laiteuse ou la transparence du E sont indubitables, indiscutables ». Ben tiens : je suis sûr que si Rimbaud avait proposé d’autres couleurs, elles auraient été tout aussi « indubitables et indiscutables ». Moi qui suis amené à lire régulièrement des manuscrits qui ne trouvent pas d'éditeurs ou des livres publiés à compte d'auteur, je peux vous certifier que j'en ai lu des dizaines qui valent mille fois mieux que ce torchon. 

Bref.

Enfin, quand je dis « bref », c'est une façon de parler, car le bla bla introductif, prétentieux et ampoulé - mais qui doit néanmoins être du plus bel effet dans les diners chics entre gens cultivés - s’étend quand même sur une cinquantaine de pages au cours desquelles nous découvrons que, si Françoise Héritier aime le goût des mots, elle apprécie visiblement encore plus de s’écouter les prononcer...

Passé (difficilement) ce premier cap, on espère que l’on va enfin pouvoir se mettre sous la dent quelque chose d’un peu plus consistant. Mais non : l’auteur nous balance alors cinquante nouvelles pages remplies d’expressions populaires et de mots qu’elle s’amuse à redéfinir (« Armistice, fait long feu » par exemple... ou « Ecole, s’envole gaiement »... De la belle poésie de classe primaire comme on n’en rencontre même plus dans les ateliers d’écriture). Désespérant.

Et si encore cet essai n’était que creux, cela pourrait passer, mais en plus, il est sous-tendu par un vague apriori philosophique assez surprenant, voire inquiétant.

En effet, si l'on y regarde d'un peu plus près, ce livre peut assez facilement être lu comme étant un réquisitoire contre la pensée construite, la recherche d’objectivité et la raison. Et donc, par opposition, comme un plaidoyer pour la pensée primitive, confuse, diffuse, reptilienne. Ainsi, que veut dire Françoise Héritier quand elle écrit : « l’émotion partagée prime sur la pensée analytique et sur la connaissance. C’est elle que l’on retient et qui est nécessaire pour la compréhension entre les humains. (...) C’est une pensée organisée en mode mineur, qui pare au plus pressé : communiquer l’affect, sans avoir à l’expliciter. (...) On pense ainsi par le ventre, qui reçoit par paquets et vagues des expressions émotionnelles où affleure le sens, sans avoir besoin des mots appropriés ».

Que cette pensée émotionnelle qui parle aux affects sans passer par la raison existe, c’est une évidence : c’est celle qu’utilisent presque exclusivement les médias aujourd’hui, les hommes politiques, les grands leaders d’opinion, les publicitaires, les moralistes de tous bords. Ce qui me dérange toutefois dans Le Goût des mots, c’est qu’on a la nette impression que cette « pensée du ventre » convient très bien à l’auteur (intellectuelle pourtant reconnue) et qu’elle trouve très chouette que l’on privilégie ce mode de communication basée sur les lieux communs et les vérités toutes faites qui autorisent la mise en veille des cervelles. Elle le reconnait d’ailleurs explicitement quand elle parle de son « double penchant (…) pour la création poétique du sens caché de certains mots et pour les expressions toutes faites du partage émotionnel avec les autres ».

Comment discuter alors, comment débattre avec des interlocuteurs qui privilégient les mots d’ordres, les phrases toutes faites, les lieux communs, les slogans, voire les mots dotés de sens poétiques et flottants, que l’on peut redéfinir chaque jour en fonction de notre humeur, de nos envies et de nos besoins ?

Curieux livre, réellement, qui laisse un drôle de goût dans la bouche… Et ce n’est pas celui des mots.


Le Goût des mots, Françoise Héritier, Odile Jacob, 2013.

2 commentaires:

Pierre Bussiere a dit…

Sije comprends bien: un goût en bouche...sans saveur!

Beau Stéphane a dit…

Sans saveur, oui, on peut sans doute dire ça. Avec même une petite pointe d'amertume... C'est malgré tout un gros succès de librairie. J'ai lu des livres publiés par des Romanciers Nantais qui sont pourtant nettement meilleurs... ;))