dimanche 12 janvier 2014

RACONTE MOI UNE HISTOIRE... AVEC UN GRAND "H"...

J'ai lu, cette semaine, La jeunesse mélancolique et très désabusée d'Adolf Hitler, de Michel Folco. J'avoue que je n'aurais pas songé à lire ce livre si on ne me l'avait pas prêté, et si son titre, quelque peu provocateur, ne m'avait pas gentiment chatouillé les neurones. Ceci dit, j'ai trouvé ce roman plutôt bon, bien écrit, nous projetant joliment dans l'atmosphère de l'Autriche et de l’Allemagne, entre la guerre de 1870 et celle de 1914. La principale question restant pour moi, à la fin de ma lecture, étant toutefois de savoir en quoi il pouvait être utile et bon de réécrire la jeunesse d’Hitler sous forme romanesque, alors qu'il existe déjà des dizaines de biographies de lui qui nous apprennent tout ce qu'il y a à nous apprendre sur le sujet, sans en faire un personnage de roman auquel, par la magie de la fiction, nous nous attachons forcément toujours un peu trop.

Alors que je m'interrogeais sur la possibilité de tirer de ma lecture un petit compte rendu pour ce blog, je me suis souvenu que j'avais déjà abordé cette question du lien complexe entre littérature et histoire, sur Non de non, un blog collectif sur lequel j'avais sévi avec plusieurs amis il y a quelques années de cela. Je me permets donc, tout simplement, de reproduire mon article d'alors ci-dessous !

* ° *

Je regardais à la télévision, l’autre soir, La Chute, le film présentant l’« histoire » des douze derniers jours d’Adolf Hitler, et je m’interrogeais sur ce besoin, qui semble aujourd’hui réunir un certain nombre de créateurs, de reproduire, sous forme scénarisée et romancée, des réalités historiques précises. Je songeais également à des livres récents tels que Jan Karski de Yannick Haenel ou HHhH de Laurent Binet : deux livres, vendus explicitement comme étant des romans, mais deux livres qui laissent sous-entendre qu’ils ne sont pas vraiment ni seulement des fictions. Je repensais aussi, bien entendu, à deux livres un peu plus anciens : Les Bienveillantes de Jonathan Littell, ouvrage qui, sur un plan quelque peu différent mélange lui aussi les genres, à tel point que l’on ne sait même plus parfois si on lit un livre d’histoire ou un roman ; et Les Disparus de Daniel Mendelsohn. Quatre livres qui, rappelons le, ont reçu en France des prix importants récompensant explicitement leurs qualités « romanesques » : Le Goncourt 2006 pour Les Bienveillantes, le prix Médicis du meilleur roman étranger en 2007 pour Les Disparus, le prix interallié 2009 pour Jan Karski et le Goncourt du premier roman pour HHhH.

Pourtant, certaines des œuvres citées ici ont été la cible d’attaques nombreuses et virulentes ne portant pas sur leurs qualités ou leurs défauts « artistiques » mais bien sur leur rigueur historique. C’est ainsi, par exemple, que les détracteurs de Littell n’ont eu de cesse de lui reprocher ses erreurs et autres approximations vis-à-vis de la réalité historique. Idem pour La Chute. On a reproché à son réalisateur, Oliver Hirschbiegel, d’avoir pris quelques répréhensibles libertés avec la réalité des faits. Sans parler de la violente polémique qui a opposé Claude Lanzmann et Yannick Haenel, notamment sur la véracité de ce que fut la rencontre entre Karski et Roosevelt. Mais alors, depuis quand demande-t-on à des fictions d’êtres irréprochables sur le plan de la reconstitution historique ?

Depuis quand ? Mais depuis que les films et que les livres tendent à nous faire croire qu’ils ne sont pas seulement des œuvres d’art mais, aussi, d’une certaine manière, des témoignages, des formes de cristallisation d’une réalité qui, autrement, serait vouée à sombrer dans l’oubli.
Nous avions l’habitude de lire des livres ou de regarder des films ayant pour toile de fond une période historique. Mais le thème principal n’était pas l’Histoire, à proprement parler. Il y avait une histoire d’amour, une intrigue policière, un drame psychologique, une affaire d’espionnage, voire un ressort comique (comme dans La Grande vadrouille). Ou alors, à l’inverse, le recours à l’histoire était beaucoup plus clairement revendiqué, mais nettement rattaché à un engagement précis. (Pour rester dans la sphère cinématographique, citons Le Dictateur, de Chaplin). Seulement, avec les œuvres que nous avons présentées plus haut, nous entrons dans une nouvelle dimension, car l’Histoire qu’elles mettent en scène n’est plus uniquement utilisée comme décor, mais occupe la fonction de sujet principal. De plus, les auteurs de ces œuvres ne se présentent pas comme ayant une thèse historique, idéologique ou politique à soutenir, mais comme des romanciers qui, même s’ils ont des opinions très pointues sur la réalité historique dont ils traitent, n’ont de cesse de rappeler qu’ils sont avant tout là pour défendre un parti-pris littéraire.

Je veux bien. Il n’empêche pourtant que leur parti-pris littéraire ne prend pas appui sur n’importe quelle réalité historique. Le IIIème Reich, la Shoah, le nazisme, la seconde Guerre Mondiale… Elle n’intervient pas non plus à n’importe quel moment : les derniers vrais « témoins » de cette époque disparaissent en effet les uns après les autres, ou sont maintenant trop âgés et plus assez vigoureux pour occuper une vraie place dans les médias, et donc dans l’opinion. Le devoir de mémoire entre dans une seconde phase : la phase de création mythologique. Il n’est d’ailleurs pas anodin de remarquer que les quatre auteurs que nous avons cités (Haenel, Littell, Binet ou Mendelsohn) sont nés dans les années 60 ou 70. Ils appartiennent à une génération qui, de par le fait, n’a pas connu cette époque, mais qui est elle-même issue d’une génération, celle du baby-boom et de Mai 68, qui est née soit dans les dernières années du conflit, soit après la chute du nazisme. Tous ces auteurs sont donc confrontés à un problème réel : comment continuer à rendre actuel (comprenez : à maintenir dans l’« actualité », avec tout ce que le terme a de connoté en termes médiatiques) ce qui tend à s’enfoncer de plus en plus dans les brumes du passé. L’urgence ne serait plus tant aujourd’hui de dénoncer les crimes nazis que d’essayer de faire en sorte qu’ils ne sombrent pas dans l’oubli. Et puisque les vrais témoignages des vrais survivants se font de plus en plus rares, la tentation est forte, pour les romanciers, les cinéastes et autres créateurs, de les « réinventer ».

Seulement, cette distance qui se creuse entre notre présent et les années d’horreur du nazisme ne suffit pas à tout expliquer. Tout d’abord parce que, depuis ce temps là, l’horreur, sous de multiples formes, n’a jamais réellement abandonné la planète (même si, fort heureusement, elle n’a plus jamais atteint un tel niveau d’inhumanité). Mais aussi parce que cette relecture mythologique du nazisme et de la seconde Guerre Mondiale vient se greffer sur une forme d’évolution sociale passablement inquiétante : celle de la confusion de plus en plus importante qui règne entre le monde réel et le monde virtuel.

Car des témoignages, des études historiques, des essais, il y en a pléthore sur les thèmes qu’abordent Littell, Haenel, Meldelsohn ou Binet. Et ces derniers le savent d’autant mieux que, pour une grande part, leurs romans reposent sur la lecture de ces ouvrages de fond. Alors, pourquoi écrire Les BienveillantesLes Disparus ou HHhHalors que des livres tels que Les Origines de la solution finale ou Des hommes ordinaires, de Christopher R Browning existent ? Pourquoi lire le Jan Karski de Haenel alors qu’on peut très bien lire, de Karski lui-même Mon témoignage devant le monde ? L’un n’empêche pas l’autre me direz-vous. Certes, mais pourquoi vouloir rajouter à tout prix de la fiction à l’Histoire ? Et pourquoi ces versions romancées de l’Histoire atteignent-elles des niveaux de ventes que les vrais livres d’histoire n’approcheront jamais ?

Ce qui est plus embêtant, comme je le disais plus haut, c’est que ces expériences littéraires et artistiques, qui tendent à brouiller les limites entre réalité et fiction n’émergent pas n’importe quand. Elles apparaissent à une époque où le réel et le virtuel, justement, s’entremêlent avec toujours plus de complexité. Car nous vivons quand même une époque caractérisée par cette volonté générale de tout manager et de tout scénariser. Tout doit sembler naturel, mais rien ne doit être laissé au hasard. On veut se rapprocher toujours plus de l’essence de la vie, de la nature, mais en contrôlant tout. Le public veut toujours plus de « vérité », mais ne daigne s’y intéresser que si elle lui est présentée de manière ludique : la réalité des rapports humains ? La sexualité ? La découverte d’autres cultures, d’autres façons de vivre, de consommer, de penser ? O.K., mais par le biais de la téléréalité, alors ! Ou, quand on a la prétention d’être intellectuellement un peu plus exigeant, et qu’on refuse de se prêter au jeu des Fermes célébrités et autre Pékin Express, on peut toujours se retourner sur les docu-fictions qui pullulent maintenant sur toutes les chaînes, et notamment sur les chaînes dites culturelles, ce qui n’est pas anodin, car ce sont généralement sur ces mêmes chaînes que s’expriment les plus farouches détracteurs de la téléréalité. Sans parler de toutes ces émissions qui fleurissent de plus en plus et qui sous couvert « d’immersion » ou d’ « infiltrations » diverses prétendent nous en apprendre toujours plus sur les faces cachées et autres zones interdites du monde qui nous entoure, le tout à grand renfort de « reconstitutions » quand les vraies images choc font défaut…

Pourtant qu’on se plonge dans Loft story, dans un docu-fiction sur Napoléon, dans l’univers méconnu de la Légion Étrangère (grâce à une caméra cachée), ou dans un roman de type HHhH ou Jan Karski, on effectue un saut qui, dans l’absolu, est de même nature. On peut sans doute me répondre qu’intellectuellement et culturellement il est plus fécond de s’intéresser à la vie de Napoléon ou d’Hitler qu’à celle de Loana, de Lady Di, ou de je ne sais quel gagnant de la Nouvelle Star. C’est sans doute exact. Tout cela dépend peut-être du niveau auquel on se place. Car dans tous les cas, on se retrouve dans une logique qui tend à nous re-présenter une réalité que l’on pourrait sans doute aborder très facilement autrement, d’une manière nettement plus directe et moins reconstruite.

Ce qui me gêne dans tout cela, c’est que, si une bonne partie de l’intelligentzia bien pensante, toujours prompte à taper sur la culture populaire, sur sa niaiserie, sur sa nature abêtissante et moutonnière, est plutôt pertinente quand elle condamne les dérives des émissions dites de « téléréalité », elle manque bien trop souvent de clairvoyance et ce qui concerne les dérives fictionnelles des autres produits culturels dont elle vante les mérites sans aucuns scrupules.

Et pourtant, selon moi, cette irruption de l’histoire fiction dans la sphère du roman constitue un phénomène beaucoup plus inquiétant que la généralisation de la téléréalité car si un certain regard critique s’est rapidement élaboré autour de cette dernière, la prise de recul vis-à-vis de ces nouveau roman historico-fictifs est encore très relative : le fait que Les BienveillantesLes DisparusHHhH et Jan Karski aient obtenu les prix que l’on sait en dit quand même assez long sur ce point. Et en disant cela, je ne porte aucun jugement qualitatif sur ces quatre romans. J’ai fortement apprécié Les disparus et j’ai toujours compté parmi les défenseurs de l’œuvre de Littell. Mais cela ne retire rien au fait que ces romans témoignent d’une évolution du rapport au réel dont nous n’avons sans doute pas fini de mesurer la portée ni d’en percevoir les conséquences. D’où l’importance de rester vigilants, car quand l’Histoire et la mythologie commencent à se confondre, nous le savons par expérience, les pires chaos sont à prévoir.

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