dimanche 9 février 2014

DE L'ART DE FAIRE DESORDRE...


Toujours dans Ce que parler veut dire de Pierre Bourdieu qui pose, dans la deuxième partie de son étude, une hypothèse intéressante sur la question des rapports de domination entre hommes et femmes. Alors qu’habituellement le problème n’est abordé que dans un sens unique - celui de la domination masculine (1) - Bourdieu nous explique que les logiques de domination peuvent être complexes et multiples.
 
S’il ne s’agit pas ici de nier la réalité d’une domination masculine, il lui apparaît toutefois tout aussi difficile de ne pas accréditer aussi celle d’une domination féminine. Et c’est autour de la maîtrise du langage officiel, des codes de bienséance, du savoir vivre bourgeois que se consolide cette domination.
Pour Bourdieu, c’est celui qui maîtrise la langue officielle (celle des élites, des dirigeants, des leaders d’opinions) qui possède le pouvoir. Cette langue, basée sur la « maîtrise des instruments d’euphémisation » se distingue notamment des autres langages par la force de neutralisation qui est la sienne et qui fait que la mise en forme du langage officiel « s’impose avec une rigueur absolue au détriment de la fonction communicative qui peut s’annuler pourvu que fonctionne la logique performative de la domination symbolique » (p.89).
 
Cette langue là, « bourgeoise » de par ses origine, qui a fini par devenir officielle et légitime à tous les niveaux de l’administration, des médias, de la politique, de l’éducation, si elle dessine une ligne de fracture nette entre ceux qui la maîtrisent et ceux qui ne la maîtrisent pas (les non diplômés, les exclus, les jeunes des banlieues, les classes populaires...) en dessine aussi une autre entre les sexes : entre les femmes (plus habituées, du fait de leur éducation, à respecter les bonnes manières, les euphémisations, les discours policés) et les hommes, plus braillards, moins polis, plus « bruts » voire « brutes ».
 
C’est ce que nous rappelle Bourdieu : «  Ce n’est sans doute pas par hasard que l’usage populaire condense l’opposition entre le rapport bourgeois et le rapport populaire à la langue dans l’opposition sexuellement surdéterminée, entre la bouche plutôt fermée, pincée, c’est-à-dire tendue et censurée, et par là féminine, et la gueule, largement et franchement ouverte, « fendue » (« se fendre la gueule »), c’est-à-dire détendue et libre, et par là masculine » (p.90)
 
Ce discrédit qui touche la parole masculine ressort très nettement, aujourd’hui, dans tous les débats sur les rapports hommes/femmes. Prêtez-y un peu garde, et vous remarquerez que les hommes, quoi qu’ils disent et quoi qu’ils fassent, sont assez systématiquement ramenés aux symboles de lourdeur, de vulgarité, de brutalité, à leur incapacité à débattre posément. Même quand ce ne sont pas ces valeurs là que les hommes mettent en avant, ce sont quand même elles que leurs interlocuteurs s’évertuent à rechercher et à dévoiler. C’est ainsi qu’un conférencier comme Jean Gabard, très posé et réfléchi, auteur d’un très bon livre : Le Féminisme et ses dérives, a failli il y a peu, voir une de ses conférences annulée parce qu’un groupe d’extrémistes féministes l’avait présenté comme un dangereux militant masculiniste (donc violent, pervers, manipulateur...)
 
Tout cela participe, malgré ce qu’en disent les féministes - qui, pour le coup, savent très bien utiliser les profits de la domination symbolique découlant de la maîtrise du langage officiel - à générer un sentiment de malaise, chez les hommes. Sentiment que décrit très bien Bourdieu : « On comprend que du point de vue des classes dominées l’adoption du style dominant apparaisse comme un reniement de l’identité sociale et de l’identité sexuelle, une répudiation des valeurs viriles qui sont constitutives de l’appartenance de classe ; c’est ce qui fait que les femmes peuvent s’identifier à la culture dominante sans se couper de leur classe aussi radicalement que les hommes ». (p.93)

Nous vivons actuellement une période de retournement en ce qui concerne les rapports de domination entre hommes et femmes. La domination féminine qui tend à s’imposer sur le plan symbolique marque sans doute la fin d’une époque pour les hommes, ce que Hanna Rosin a assez bien pointé du doigt dans son récent ouvrage The end of men. Je sais bien que les féministes déteste que l’on puisse évoquer une possible crise de la masculinité, pourtant je suis bien obligé, objectivement, de la constater.

Et si je la déplore, ce n’est pas parce qu’en tant qu’homme je risque de perdre une part du pouvoir qui est le mien ou quelques-uns de mes supposés avantages, mais bien parce que cette extension de la domination féminine que nous constatons en ce moment est du même coup un mouvement très nivelant qui tend à museler puis à domestiquer tout ce qui « fait désordre ». Les hommes, bien sûr, mais pas seulement. Les représentants des « masses populaires » aussi, les ouvriers, les agriculteurs, les immigrés aux mœurs encore un peu trop rugueuses, tout ce qui sent la sueur, qui ne mouche pas son nez avant de dire bonjour aux dames, qui grogne, qui gueule, qui exprime son désaccord, tous ceux qui contestent, qui tentent de réfléchir en dehors des rails prédéfinis...
 
Faire désordre... Si c’est le seul moyen qui nous reste pour lutter contre l’uniformisation généralisée et le déni des différences, alors tant pis. Dorénavant, je m’appliquerai à faire désordre...

(1) Domination masculine qur Bourdieu condamnera plus vertementplus tard.

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