mercredi 19 mars 2014

PAR DELÀ LE BIEN ET LE MAL...

Ce qui est le plus agaçant pour moi, dans la manière dont la pensée est aujourd'hui de plus en plus enfermée dans un manichéisme généralisé, c'est que du simple fait que j'essaye de réfléchir librement, de détricoter les idées toutes faites, et de ne pas rejeter d'office toute forme de nuance et de complexité, je me retrouve d'office rangé, par beaucoup, dans le camps des réactionnaires, des « antis », des brutes beuglantes qui ne savent que dire non au progrès.

Tout ça au nom de la liberté, de l'égalité, du politiquement correct et du bien public, bien entendu. Car le principe démocratique s'est mué, pour beaucoup, en principe référendaire : pour ou contre, blanc ou noir, droite ou gauche, oui ou non, bien ou mal... Si tu n'es pas « oui », c'est que tu es « non ». Si tu n'es pas « blanc », c'est que tu es « noir ». Exit le gris et toutes les nuances intermédiaires. Exit cette « zone grise », chère à Primo Levi qui, contrairement à ce que croient les partisans du manichéisme, n'est pas la zone où se retrouvent tous ceux qui ne savent pas, qui ne s'affirment pas ou qui ne pensent pas, mais bien au contraire un espace libre où tous les possibles peuvent s'articuler, aussi bien au sens mécanique qu'au sens élocutoire du terme : « A première vue, parler de zone grise permettait d'ouvrir la voie à une recherche sans manichéisme sur les conduites populaires et leurs orientations : dans les faits cela a conduit la plupart du temps à soutenir qu'il n'y avait rien à comprendre. Gris, opaque, passif – le cadre était déjà là1 ».

Prenons les débats sur le mariage pour tous ou l'homoparentalité. Très vite la gauche bien pensante (pléonasme ?) a posé le cadre : soit on est pour, soit on est un sale type. Comment oser dire, par exemple, dans le contexte actuel qu'on ne voit pas trop en quoi le « mariage pour tous » est une avancée sociale aussi importante que l'abolition de la peine de mort ? Soutenir cela, c'est être homophobe, forcément, inconditionnel de la famille traditionnelle, bourgeoise, de droite et catholique. Ce que je ne suis pas, pourtant.

Ce n'est pas de ma faute si, pour moi, l'idée de « mariage pour tous » n'évoque rien. Pas parce que je n'aime pas les homosexuels, mais bien plutôt parce que je ne vois pas en quoi la notion de « mariage » est moderne, progressiste et révolutionnaire. Si l'on m'avait parlé de « mariage pour personne », éventuellement, cela m'aurait déjà plus emballé. Laisser ces âneries de sacrements à l'église et purger le modèle républicain de ces simagrées d'un autre temps, voilà une proposition qui aurait été révolutionnaire pour le coup. Depuis le temps que les libertaires, les hommes et les femmes de gauche, les féministes et tous les laïcs nous expliquent – à juste titre souvent – que le mariage est dépassé, que c'est un espace dramatiquement clos où la violence et les principes de domination peuvent se développer sans entraves, que c'est la porte ouverte à toutes les maltraitances, tous les vices, tous les viols... Puis d'un seul coup, hop, tout cela disparaît, comme si le mariage entre personnes de même sexe devenait miraculeusement exempt de toutes ces horreurs, comme s'il s'agissait d'un espace protégé où l'inceste n'existe pas, où la violence est absente, où tout est simple, où l'adoption – dont tout le monde sait que cela peut être très compliqué – devient simple et naturelle, où l'éducation, véritable casse-tête pour une grande majorité de parents, se transforme, comme par magie, en jeu d'enfant...

Bien sûr que ça m'agace, par conséquent, de voir que l'on nous refourgue aujourd'hui la magie du mariage, avec tout son attirail rose bonbon, tout son folklore de Bidochons, les costumes et les robes à fleurs, le riz qui vole, le bisou devant monsieur le maire... Et qu'on veuille en plus nous faire croire que c'est un grand pas pour l'humanité ! Il fallait permettre aux homosexuels de pouvoir bénéficier des mêmes droits que les hétéros me rétorque-t-on, notamment en termes de parentalité. Très bien, j'approuve... mais quel rapport avec le mariage ? Il y avait d'autres moyens légaux pour autoriser enfin officiellement le droit à l'adoption pour les couples homosexuels par exemple, ou pour étendre le principe de l'autorité parentale à celles et ceux qui l'exercent réellement, en insistant sur les fonctions et les compétences de chacun, et non pas sur les orientations sexuelles des intéressés. Cela aurait rendu services aux couples homoparentaux, mais aussi à toutes les mères et à tous les pères de familles recomposées qui sont également confrontés au quotidien à des vies communes avec des enfants sur lesquels ils n'ont aucune autorité légale. Mais ça aurait été nettement moins spectaculaire...

Cette vision manichéenne et dichotomique des choses a encore dominé très récemment dans les débats sur le droit à l'avortement. Là encore, les marges de discussion ont très vite été cloisonnées pour ne conserver que deux points de vue : ceux qui sont pour le droit à l'avortement (les gentils, donc, les progressistes) et ceux qui sont contre (les méchants, les réactionnaires). Mais où se situent toutes celles et tous ceux qui ont envie de réfléchir autrement sur cette question ? En ce qui me concerne, par exemple, je suis pleinement favorable à l'IVG. Malgré cela, je comprends ceux qui trouvent que leur nombre est trop élevé en France. Une grossesse sur cinq, en moyenne, s'achève par une IVG. Ce n'est quand même pas rien ? Même les défenseurs de l’avortement sont d'accord pour dire que cette solution n'est jamais anodine, toujours douloureuse et traumatisante. Une grossesse sur cinq, autrement dit est suffisamment non désirée pour aboutir à un avortement. Et ce chiffre ne tient bien sûr pas compte de toutes les grossesses non désirées mais où l'enfant voit quand même le jour. Apparemment, le nombre total de ces grossesses non désirées serait d'un peu plus de une sur trois en France, aujourd'hui, au vingt-et-unième siècle2 ! Ne pensez-vous pas que le gouvernement ferait mieux de s'intéresser à la question de la contraception plutôt qu'à celle de l'avortement qui est déjà, de toute manière, assez bien bordée sur le plan légal ? Sauf que là encore, parler de la contraception, c'est moins drôle, c'est moins spectaculaire. L'avortement, ça sonne bien, ça claque, ça aussi c'est une grande victoire pour l'humanité, alors que la contraception, les préservatifs, la pilule, tout ça, ça fait un peu gadget...

Mais pourtant, là encore, si nos leaders de gauche voulaient taper un grand coup et innover un peu, il y aurait fort à faire. Tiens, rien qu'en lançant enfin une vraie campagne invitant les hommes à utiliser des contraceptifs. Seulement, pas en les culpabilisant en leur laissant entendre, comme c'est généralement le cas, que la contraception, c'est avant tout un truc de filles. Imaginez une campagne nationale ne mettant en scène que des hommes, avec pour slogan : « Un bébé, d'accord, mais quand je veux et avec qui je veux ». Je suis sûr que ça ferait un carton, et que ça aurait plein d'effets positifs. Mais ça ne sera pas demain la veille, comme on dit. Dommage...
En attendant, oui, je ne fais pas partie de ceux qui trouvent que le mariage pour tous a été la marque d'un grand progrès. Pourtant, il y a quinze ans de cela, j'étais un des rares, dans les équipes où je travaillais, à militer pour le droit des couples homosexuels à adopter des enfants (alors même que notre employeur nous interdisait de donner des réponses positives à ce genre de demandes) mais cela ne compte pas : je suis maintenant dans le camp des réactionnaires, je dois me faire une raison. Idem pour l'avortement : je peux bien répéter sur tous les tons que je suis pour, le simple fait de dire que je trouve idiot et démagogique de remettre aujourd'hui le sujet sur le tapis – alors que le vrai problème, ce n'est pas l'avortement, mais bien la contraception – fait de moi un type suspect...
… et fier de l'être.
1Anna Bravo, postface de La Zone grise, Primo Levi, Payot 2013.
2Quasiment une grossesse sur deux de non planifiée pour la tranche des 18-24 ans...

2 commentaires:

Bertrand a dit…

Bonjour Stéphane,

J'eusse aimé écrire ce texte tant il reflète ma pensée et, mon malaise.
Malaise, oui, de me voir parfois en phase avec des gens qui sont censés être à l'opposé de mon idéal ( encore qu(il faudrait développer ça des milliers et des milliers de pages durant).
C'est parce que la fausse conscience de gauche a tout falsifié, tout sali, tout trempé dans ses mensonges idéologiques.
On assiste, oui, à une dictature des forces sensibles, qui doivent être ou pour ou contre.*Anéantissement du sens critique te de la liberté de penser avec bonheur.
Quad je vois,,par exemple, l'autre andouille de Belkacem parlmer des femmes, ça me donne envie d'^tre macho.
Quand je vois le grassouillet Hollande accueillir à bras ouverts des Bandéristes ukrainiens, ça me fait presque regretter la saloperie sarkozienne...

Benoit a dit…

Je dois dire que je trouve moi aussi cet article très pertinent et que je fais mienne votre vision du mariage. Je fait mienne également la pensée selon laquelle le vrai débat est sur l'adoption et la PMA (que comme vous je soutiens), et que nous vendre le mythe du mariage comme progrès social à quelque chose de passéiste. Je partage aussi la place que vous donnez dans votre article à la contraception (notamment masculine) … bien que je ne l'opposerais pas à l'IVG qui reste pour moi un combat moderne notamment au vue de ce qui ce passe en Espagne.
Après, personnellement si je ne me retrouve pas dans la vision selon laquelle l'accès au mariage serait une avancée, si certains homosexuels veulent se marier je ni voit ni plus ni moins d’inconvénients que pour un couple hétérosexuel. Le problème c'est justement que le tapage médiatique que l'on en a fait, notamment à cause des personnes de la « manif pour tous » nous ramène sur des débat d'un autre âge alors que cette mesure aurait pu soit passer en 2 secondes, soit aller beaucoup plus loin et justement parler adoption plutôt que de mariage.