samedi 3 mai 2014

ASSISTES DE TOUS PAYS...

Je ne lis jamais Valeurs actuelles, mais là, la une du dernier numéro était tellement à vomir (Ces assistés qui ruinent la France) que j'ai condescendu à me fendre de 3,90 € pour voir ce qu'il contenait.

La chasse aux pauvres m'a toujours dégoûté. Laurent Wauquiez - vous savez, cet homme politique qui est né avec une cuillère en argent dans la bouche et qui, profitant à fond de ses avantageuses origines, n'a jamais eu besoin de rechercher un vrai travail (vous pouvez vérifier sur sa page wikipedia) - avait déjà tenté de nous expliquer que les assistés étaient de gros profiteurs (l’hôpital qui se moque de la charité ?). Et voilà qu'on nous remet le couvert aujourd'hui.

Je suis pourtant habitué à entendre les imbéciles débiter toujours les mêmes âneries sur ces soi-disant « assistés » qui profiteraient du système. Mais là, voir que cela vient une nouvelle fois faire la une d'un magazine national, cela me met tout simplement hors de moi. D'autant que tous les clichés sont passés en revue. De la « France des villages où chacun connaît au moins un cas de bénéficiaire du RSA vivant parfaitement, non de son allocation, mais des avantages qu'elle procure », aux vilains fraudeurs qui vident les caisses de la CAF, en passant par les étrangers qui vivent comme des princes aux frais de la princesse, tout est là.

Par contre, pas un mot sur les galères et les souffrances de tous ces gens-là. Non, les assistés ne savent que profiter. Les bénéficiaires du RSA sont heureux avec leurs 439 € par mois. Ils vivent bien. Et en plus, parfois, ils trichent un peu ou travaillent au noir. Vous vous rendez compte, les vilains ! Quand ils ne sont pas polygames, en plus...

Les articles rassemblés dans ce dossier spécial mélangent tout. Ainsi, quand ils parlent des énormes trop-perçus que doit récupérer la CAF et qu'ils en parlent comme s'il s'agissait exclusivement de fraudes. Sauf que tous ceux qui travaillent au quotidien avec ces administrations savent bien que ces trop-perçus ne sont pas tous, et de loin, le résultat de pratiques malhonnêtes, mais un effet de la lourdeur des dispositifs qui, réagissant toujours avec du retard, versent bien souvent à tort des allocations qui ne devraient pas l'être. En tant qu'assistant social je reçois presque tous les jours, dans mon bureau, des personnes qui doivent rembourser des trop-perçus parfois impressionnants alors qu'ils ont parfaitement déclaré en temps et en heure tout ce qu'ils avaient à déclarer. Sauf que la CAF (mais c'est aussi valable pour la MSA ou Pôle Emploi) a quand même versé ce qu'elle ne devait pas verser... Quelques fois des calculs sont refaits un ou deux ans après, et d'un seul coup, il apparaît qu'au regard des déclarations de la famille celle-ci doit soudain rembourser 1000, 2000 ou 3000 €. Pourquoi ? On n'en sait trop rien, et quand on demande des explications à la CAF, les réponses sont parfois très lapidaires : « c'est l'ordinateur qui a recalculé... ». Pas gentil, l'ordinateur...

Idem avec le travail au noir, pointé du doigt dans ce numéro de Valeurs actuelles. Les assistés en abuseraient, paraît-il, et pourraient ainsi trop souvent profiter à la fois des prestations sociales et de compléments de ressources non négligeables. C'est possible... Mais c'est surtout oublier que si ces « assistés » travaillent au noir, bien souvent, c'est aussi parce qu'ils ne trouvent pas d'employeurs qui acceptent de les déclarer. Ou alors, c'est pour payer des factures qu'ils ne pourraient pas régler autrement, pour éviter d'être coupés d'eau ou d'électricité. Travail au noir, chez les plus démunis, rime bien souvent avec survie. Et cette survie se paye cash, de toute façon puisqu'elle n'ouvre pas de droits au chômage, aux indemnités journalières ou à la retraite. Donc certes, ces « fraudeurs » ne cotisent pas. Mais en même temps, ils ne bénéficieront jamais de ces cotisations qu'ils n'ont pas versées. Accuser de fraude les pauvres qui se résolvent au travail au noir pour survivre au quotidien, c'est du même coup exonérer ceux qui les emploient et qui eux, gagnent sur tous les tableaux. Et là, pour le coup, généralement, il ne s'agit pas d'assistés... Mais de toute façon, de ceux-là, dans Valeurs actuelles, on ne parle pas.

Que quelques truands tentent de profiter des aides sociales, c'est fort probable, mais essayer de nous faire croire que tous les « assistés » sont des truands, c'est occulter le fait que, dans leur très grande majorité, ce sont des hommes et des femmes qui vivent comme des chiens, mangent quand ils peuvent, n'ont aucun espoir de progression sociale, ni pour eux, ni pour leurs enfants, jonglent entre les avis de coupures et les menaces d'expulsion et attendent (trop) sagement que les puissants de ce monde daignent leur laisser quelques os à ronger.

Faire retomber sur ceux qui la subissent les effets de la misère, c'est abject, mais ça marche, hélas. Je reçois même régulièrement des « assistés » qui eux mêmes tiennent ce discours, sans se rendre compte qu'ils se tirent joyeusement une balle dans le pied. En attendant, les gros pleins de soupe qui se délectent à la lecture de Valeurs actuelles continuent à vivre grassement j'imagine, à optimiser leurs placements et à arranger (légalement, avec leur comptable, bien sûr) leurs déclarations de revenus pour payer le moins d'impôts possibles. Ils ne crachent pas sur l'exil fiscal, emploient volontiers du petit personnel en payant le moins de taxes possibles, font fructifier l'héritage de papa, éventuellement dans quelques paradis fiscaux, quand c'est possible. Mais eux ils ne fraudent pas, bien sûr : ils font marcher la France...

...Marcher à genoux, quand même, un peu...

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