dimanche 17 août 2014

THEORIE DU GENRE ET TRAVAIL SOCIAL (2/2)

Théorie du genre et travail social :
un mariage pas toujours heureux...
(partie 2 sur 2)

Et quand les normes se télescopent ?

Cela est très net au niveau du travail social où les personnes qui viennent nous voir ont de plus en plus de mal à s’y retrouver dans le monde qui les entoure. D’autant plus de mal que les travailleurs sociaux qui étaient jusque-là, comme nous l’avons vu plus haut, plutôt habitués à servir, si l’on veut, de sas de décompression entre les normes sociales et les particularités individuelles, se retrouvent eux-mêmes en situation délicate. Majoritairement hétérosexuels et de sexe féminin, plutôt traditionnels dans leurs manières de vivre et de penser la conjugalité, la parentalité, voire la sexualité, ils ont assez spontanément tendance à poser un regard sévère sur les familles quelque peu « atypiques », où les places et les rôles sont confus et où la sexualité se vit parfois de manière problématique et inadaptée.

Même si le public reçu par les travailleurs est multiple et varié, il n’empêche que les familles déstructurées et en recherche de repères ne manquent pas. Pas une semaine ne s’écoule sans que nous soyons amenés à accueillir des personnes qui ont connu des fractures de vie importantes, des placements durant l’enfance, des divorces, des recompositions familiales problématiques, des violences intra-familiales, des abus sexuels... Le principal problème de toutes ces familles-là réside justement dans le fait qu’elles ne savent déjà pas – ou plus – très bien ce qu’est une famille typique, alors, leur demander d’assimiler des modèles atypiques est non seulement inapproprié, mais même potentiellement déstructurant. Ainsi, certaines mères que nous recevons n’ont quasiment aucune idée de ce qu’est une attitude « maternante » ; certains père, de la même manière, n’ont aucune représentation de ce que veut dire être « père ». Venir leur expliquer aujourd’hui que, finalement, ce n’est pas grave parce que cela ne veut rien dire de précis, qu’un père peut être mère, qu’une mère peut être père ou que deux pères peuvent être père et mère ne leur sera d’aucune aide, bien au contraire. Cela ne peut rajouter que de la confusion à leur confusion.

D’autant que la société n’évolue jamais de manière linéaire, mais toujours par pans bien distincts, ce qui explique que les normes anciennes et nouvelles se télescopent  souvent. Par exemple, on voit bien que les discours que l’on renvoie aux femmes, depuis quelques temps, sur le fait qu’elles doivent s’émanciper, accéder à l’emploi, au pouvoir, à la représentation politique, même s’ils sont logiques et louables sur le fond, peuvent s’avérer être maltraitants dans les faits, car venant se heurter à des discours inverses, toujours en vigueur eux aussi. C’est ainsi que parmi les familles que nous accueillons dans les centres médico-sociaux, la volonté de certaines jeunes mamans de retrouver rapidement une place dans le monde du travail, parfois aux dépens de leur fonction « maternante » et du lien « mère/enfant » qu’elles négligent de tisser, peut-être jugée sévèrement. Alors qu’en même temps, certains dispositifs tels que le RSA vont plutôt transmettre l’injonction inverse : à savoir que les femmes doivent demeurer le moins longtemps possible en dehors du marché du travail et que le fait de rester à la maison pour s’occuper des enfants n’est plus une « excuse » recevable. L’idéal restant bien sûr de pouvoir concilier vie professionnelle et vie de famille, grand écart périlleux que même les femmes diplômées et bien insérées ont déjà énormément de mal à réaliser.

Idem pour les hommes auxquels on demande d’être toujours plus souples et réactifs sur le plan de l’emploi, toujours plus présents au sein de leurs familles, toujours plus impliqués dans les tâches ménagères tout en laissant toujours plus de place à leurs conjointes. Ambitions évidemment nobles et légitimes d’un point de vue général mais pas toujours simples à mettre en œuvre pour des personnes déjà en situation de rupture, aussi bien sur le plan socio-professionnel que familial. En sachant que, là encore, notamment sur le plan de l’hygiène et du ménage par exemple, dans un certain nombre de familles où nous intervenons, le problème n’est généralement pas tant de savoir comment on peut mieux répartir ces fameuses tâches ménagères, mais de faire en sorte qu’au moins un des deux conjoints se sente un minimum concerné par le sujet et comprenne qu’un peu de propreté ne nuit pas au bien être !


Le « populaire » serait-il devenu impopulaire !

Si la question du genre, comme nous venons de le constater, n’apparaît pas aussi facilement soluble dans le social qu’on aurait pu le croire au premier abord, c’est aussi parce que, plus insidieusement peut-être, en prenant pour cible majeure le « masculin » et, par ricochet, tout ce qui s’y rattache, elle condamne des façons d’être traditionnelles très ancrées dans la culture populaire. C’est ce second point que je vais développer maintenant.

On peut en effet procéder à une mise en parallèle assez parlante de ce que la société actuelle condamne de plus en plus fermement et de ce qui est constitutif, dans beaucoup d’esprits, d’une forme assez typique, voire « naturelle » de masculinité : goût prononcé pour la violence, la brutalité, la virulence, l’humour graveleux, la sexualité basique, attirance pour les ambiances de stades, les voitures, la bière, la chasse, la pêche... Les stéréotypes ne manquent pas dans ce domaine. Et là encore, la question du genre, loin d’apporter des éclaircissements dans les débats, vient au contraire les complexifier un peu plus. Car au lieu de dessiner des axes de vie clairs, aptes à améliorer le quotidien des usagers des services sociaux, elle s’applique presque uniquement à culpabiliser ces derniers d’être ce qu’ils sont. Ainsi, l’homme qui met en avant sa virilité, sa force, son courage, qui peut encore au moins rattacher sa confiance en soi à cette certitude d’être un « homme » doit faire une croix sur cette identification-là. De la même manière que la femme qui s’efforce de rechercher son équilibre de vie au sein de son foyer, auprès de ses enfants et de son mari, se trouve bientôt elle aussi pointée du doigt comme étant une victime passive et soumise de la domination masculine. Ces mises en questionnement des identités de ces hommes et de ces femmes-là sont sans doute légitimes, mais à ces personnes, qui ont déjà du mal à savoir qui elles sont et auxquelles on ne cesse de répéter ce qu’elles ne doivent pas être, quelles identités leur propose-t-on à la place ?

On voit bien que le discours sociétal est très ambigu, là encore, sur tout ce qui touche la culture populaire, cette culture qu’on aime bien retrouver dans les musées mais rarement dans la vraie vie. Certes, il est de bon ton de s’intéresser aux métiers d’autrefois, de louer le bon vieux temps, de consacrer des expositions ou des études sur les mouvements ouvriers, sur les grèves des mineurs, sur les mobilisation des salariés des chantiers navals. Quand il s’agit de s’attendrir sur des films tels que Bienvenue chez les Ch’tis ou Les Tuche, mettant en scène le brave et gentil bon peuple, un peu lourdaud, mais débordant de « bon sens », tout va bien. Mais quand il faut s’assimiler aux modèles de l’ouvrier, de l’agriculteur, voire même de celui de certains artisans du bâtiment, par exemple, il n’y a plus beaucoup de volontaires. Car ce que ces catégories professionnelles, presque exclusivement masculines, évoquent de plus en plus dans nos esprits, ce sont essentiellement des images d’hommes frustres, parfois bourrus, peu cultivés, au langage rudimentaire et aux idées courtes. Ils renvoient l’image de « gars courageux », certes, qui travaillent dur, qui rentrent chez eux le soir éreintés, mais qui ne s’occupent guère des tâches ménagères et de l’éducation des enfants. Autrement dit, ce sont de parfaits exemples de ces « mâle dominants » que les féministes traquent aujourd’hui sans relâche un peu partout.

Sauf que ces « mâles dominants », constituent aussi une partie des hommes que nous recevons dans nos bureaux de travailleurs sociaux, ces piètres « mâles dominants » qui, même quand il n’ont rien fait de clairement répréhensible, se retrouvent bien souvent disqualifiés dans tous les domaines. Des hommes qui boivent trop, qui fument trop, qui ne mangent pas cinq fruits et légumes par jour, qui ne font pas de sport, qui aiment les aliment trop gras et trop salés, qui ne sont pas très à l’aise avec le savoir scolaire, qui parlent peu, qui expriment mal leurs émotions. Des hommes discrédités en tant que travailleurs, en tant que pères, en tant que maris... Bref, de vrais exclus qui, dans les années cinquante ou soixante, auraient eu un métier dont ils auraient été fiers, auraient probablement été syndiqués, auraient bu et fumé crânement parce qu’ils étaient des hommes et qu’ils n’en avaient pas honte. Et tous ces exclus-là, on fait comment aujourd’hui pour les « requalifier » ? On leur demande de développer leur côté féminin ? Bien sûr que du point de vue de l’hygiène de vie, de la santé ou de l’égalité des sexes, ces hommes-là sont des modèles discutables. Mais derrière ces modèles, il y a des êtres humains, ne l’oublions pas : de vrais humains, faits de chair et de sang, qui souffrent, qui doutent, qui se cherchent. Et notre devoir, en tant que travailleurs sociaux est bien de les accompagner, pas de les condamner.

Condamnés, d’ailleurs, ils le sont déjà dans presque tous les discours normatifs ambiants. Et plus on les condamne, plus ils vont chercher refuge dans les rangs de ceux qui défendent des idées, des normes ou des valeurs auxquelles ils parviennent encore un peu à s’identifier. Ce n’est pas pour rien que l’on a beaucoup entendu parler de Nicolas Sarkozy dans nos bureaux, il y a quelques années, et que l’on entend aujourd’hui beaucoup parler de Dieudonné, de Marine le Pen, ou de l’Islam. Pourquoi ? Parce que ces leaders ou ces religions laissent encore croire que l’on peut arrêter le temps et qu’il est légitime de rêver de reconstruire un monde « traditionnel » dans lequel tout le monde reprendrait naturellement une place.

Mais attention, il ne faut surtout pas conclure que tous ces gens qui se reconnaissent dans ces discours extrémistes, simplistes et réducteurs, sont forcément racistes, homophobes, misogynes, rétrogrades. Non, dans leur grande majorité ils réagissent à un monde qui les agresse ; ils développent des réflexes de survie, car ils sentent bien que malgré les beaux discours qu’on leur délivre à longueur de journée, il n’y a pas vraiment de place pour eux dans les nouvelles normes et dans les nouveaux cadres qu’on leur propose. Pire : ils perçoivent très bien que ces cadres, bien souvent, n’ont pas été construits pour eux, mais contre eux.

Cette dévalorisation de la figure du travailleur manuel et partant de là de la figure masculine qui en est le représentant principal, est loin d’avoir atteint son point culminant, je le crains. La figure de l’ouvrier n’est déjà plus qu’un vestige folklorique. Celle de l’agriculteur est en grand péril, elle aussi. Seuls les plus gros exploitants, ceux qui sont en mesure de se présenter comme étant des « chefs d’entreprises », peuvent encore espérer tirer leur épingle du jeu. Et encore, pour ce faire, ils doivent cesser de ressembler à des agriculteurs et montrer qu’ils savent eux aussi s’habiller à la mode, pratiquer un sport, aller en boîte de nuit, faire de l’hélicoptère ou du parachutisme, avoir un compte « Facebook » et un intérieur de maison conforme aux normes « Ikea »[1]. Bref, ils doivent ressembler à tout sauf à des agriculteurs. Pour être acceptés, ils doivent se soumette aux canons de cette uniformisation qu’appellent de leurs vœux les idéologues du genre qui s’acharnent à nous faire croire que pour être tous différents, il faudrait que nous soyons tous pareils.

Un nouveau défi pour le travail social ?

Toute pensée émancipatrice, aussi généreuse, humaniste et positive soit-elle, est toujours encline non seulement à uniformiser et à canaliser les manières d’être et de penser, mais aussi, du même coup, à poser de nouvelles frontières normatives entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. La pensée du genre n’échappe pas à cette règle, n’en déplaise à ses ardents zélateurs. C’est pour cette raison que les travailleurs sociaux, toujours soucieux de ne pas se laisser entraîner dans une position exagérément militante doivent faire preuve de prudence sur ce terrain-là.

Présenter la question du genre comme allant de soi est dangereux car, comme je l’ai expliqué ici, elle est porteuse, qu’on le veuille ou non, de nouvelles normes qui, même si elles sont parfaitement légitimes d’un point de vue moral, n’en viennent pas moins heurter de plein fouet des personnes ayant déjà du mal à appréhender les précédentes. Cela ne veut pas dire qu’il faut faire une croix sur la théorie du genre, bien au contraire : cela signifie seulement que le travail social ne doit pas perdre sa place de médiateur entre les multiples pressions sociales et les parcours individuels.

Les travailleurs sociaux ne sont pas là pour dire aux personnes qu’ils reçoivent ce qu’ils devraient être : ils sont là mais pour les aider à devenir eux-mêmes, ce qui est très différent. Ils ont pour mission de tenir compte de la variété de leurs parcours de vie, d’entendre leurs fêlures intimes, de s’imprégner de leurs richesses individuelles : car chaque « usager » du service social est unique, et c’est cette unicité qui fait que, quels que soient les chaos qu’il a connus, les galères qu’il a traversées, il demeure précieux, respectable et important. D’où le challenge pour les travailleurs sociaux d’aujourd’hui : ne pas se tromper de combat. Ils ne sont pas là pour défendre le genre, mais pour participer à restaurer, comme ils l’ont toujours fait, les liens fragiles qui unissent ces individus uniques et les contraintes sociales dans lesquelles ils se meuvent.

Certes, ce challenge sera difficile à relever car plus l’idéologie dominante est forte, plus elle tend à vouloir s’imposer partout, immédiatement et sans conditions. La question du genre s’est très vite diffusée à tous les niveaux, devenant une priorité dans les « feuilles de routes » de presque toutes les institutions et administrations. Tellement vite qu’elle a oublié derrière elle toute une foule de personnes qui n’ont pas pu suivre le rythme intense de cette marche forcée. À cette heure où les professionnels du social subissent eux aussi la pression de l’idéologie dominante qui les invite à sortir de leur réserve professionnelle pour devenir à leur tour des militants, porte-paroles de la pensée du genre, il faut que les travailleurs sociaux aient le courage de prendre un peu de recul pour sauvegarder leur neutralité intellectuelle. Ce sera difficile, car la machine sociale n’apprécie guère la résistance, d’une manière générale. Mais les travailleurs sociaux ont l’habitude d’être mal compris et de se retrouver ainsi entre le marteau et l’enclume. Je sais qu’ils sauront relever ce nouveau défi.


[1]    L'émission de télé-réalité intitulée L'amour est dans le pré, mettant en scène des agriculteurs en quête d'amour a d'ailleurs beaucoup participé à mettre en évidence cette évolution.

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