dimanche 18 janvier 2015

HOUELLEBECQ VS HUYSMANS...

Globalement, j’ai l’impression que les critiques n’ont pas vraiment pris au sérieux la référence à Joris-Karl Huysmans dans Soumission, le dernier roman de Houellebecq. Certains n’y ont vu qu’un ornement de fond plutôt contingent, d’autres un nouvel exemple de cette propension qu’a l’auteur à piller Wikipédia. La plupart mettant l’accent sur la dimension vaguement dystopique du récit et l’utilisation provocatrice de la question islamique. Je reste pour ma part persuadé que l’on se trompe en inversant ainsi les choses.

Soumission, en effet, c’est un peu le En Route de Houellebecq, c’est-à-dire un livre charnière. Pour Huysmans, les données du problème avaient clairement été posées par Barbey d’Aurevilly qui, après A Rebours, avait prédit au père de Des Esseintes qu’il lui faudrait bientôt choisir entre « la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix ». Pour François, le héros de Houellebecq, le dilemme est quasiment le même, sauf que pour la seconde option le croissant islamique a remplacé la croix du Christ.

Pourquoi l’islam ? Parce qu’aux yeux du personnage de Houellebecq, c’est sans doute la seule religion qui est à l’heure actuelle en mesure de lui proposer un avenir serein, détaché du poids de la triste réalité quotidienne. Auparavant, il a bien essayé d’aller s’enfermer à Ligugé, comme l’avait fait avant lui Huysmans (et Durtal, son double littéraire). Mais l’étincelle n’a pas été au rendez-vous. Le christianisme n’est pas fait pour lui. Rien d’étonnant à cela, d’ailleurs, car honnêtement, il suffit d’ouvrir les yeux : plus personne ne songe à devenir chrétien aujourd’hui. Les églises se vident, les curés se font rares dans nos campagnes et doivent bien souvent être « importés ». Seul l’islam reste capable de provoquer des vagues de conversions, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. On en pense ce que l’on veut, mais c’est ainsi. Et sur ce plan, Houellebecq est logique : bien sûr qu’un quidam qui, en 2015, ressent le besoin de se plonger dans la foi, de se noyer dans la croyance, songe forcément, à un moment ou à un autre, à l’islam.

Joris-Karl Huysmans
Seulement, Houellebecq n’est pas Huysmans. Il manque au premier la puissance stylistique et la curiosité intellectuelle qui fondent toute la puissance évocatrice du second. Certes, Houellebecq tente à quelques occasions de pasticher son illustre prédécesseur, notamment dans un passage où il décrit minutieusement une vierge noire, mais l’effet, trop téléphoné, tombe à plat. De plus, au-delà des questions purement formelles, on ne peut que reconnaître qu’on ne retrouve pas cette idée de soumission chez Huysmans qui, même s’il se convertit au catholicisme n’en garde pas moins sa liberté de pensée. C’est pour lui l’aboutissement d’un parcours personnel, élitiste presque, qui lui permet de prendre ses distances avec les trivialités du monde moderne. Il y a une dimension d’élévation chez Huysmans qu’on recherche en vain chez Houellebecq qui, lui, nous dépeint un héros sans envies, usé et n’aspirant qu’à une chose : se laisser porter par le courant. Huysmans s’il s’était converti à l’islam nous aurait fait redécouvrir des poètes arabes du 5ème ou 6ème siècle, il nous aurait tout dit sur la symbolique du Coran, sur l’architecture des mosquées…

Certes chez Huysmans comme chez Houellebecq on retrouve cette interrogation sur la bassesse des besoins primaires de l’homme : manger, boire, baiser…, mais pour Huysmans, ces besoins ne sont pas des finalités, juste des fatalités, autrement dit, des obstacles à dépasser pour pouvoir jouir plus intellectuellement, plus esthétiquement de la vie et du monde. Pour Houellebecq, le projet est plus ambigu. A la fin de Soumission, François cède. Il se convertit à l’islam, non pas pour des raisons mystiques, intellectuelles ou esthétiques, mais uniquement parce qu’il pourra manger boire et baiser tranquillement, grâce aux bons et loyaux services de ses trois épouses. Les plaisirs du corps au prix du sacrifice de la pensée, de l’intelligence, de la dignité et de la liberté. Alors que Huysmans nous tire vers le haut, vers la rareté, la beauté, la grandeur, Houellebecq nous invite à regarder vers le bas, vers la facilité, la vulgarité, la laideur… Sacrée (c’est le cas de le dire) différence, non ?

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