dimanche 25 janvier 2015

PROLOPHOBIE, SUITE...

Cette idée de « prolophobie » exposée par Zemmour dans son Suicide français (cf. ma note précédente) constitue peut-être un des points les plus intéressants de son livre, à mes yeux. Mais comme tous les regards critiques se sont portés de façon moutonnière sur ses propos sur l'immigration ou sur la dévirilisation de l’Occident, ce point n'a guère été analysé il me semble. C'est dommage, car Zemmour a mis là le doigt sur quelque chose d'important.

Prenant l'exemple de Dupond Lajoie, le film d'Yves Boisset, d’Hexagone, chanson de Renaud, des Beaufs de Cabu ou du « Gérarrrrd » de Coluche, Zemmour explique : « Pour la première fois dans les années 1970, les jeunes révoltés ne s'en prennent pas seulement aux classes supérieures – aristocratie, bourgeoisie – mais aussi aux classes populaires ». Un peu plus loin, il poursuit : « La "classe ouvrière" devient dans l'imaginaire un ramassis de beaufs franchouillards, alcooliques, racistes, machos. La lie de l'humanité. »

Aujourd'hui, plus personne n'est fier d'être ouvrier, d'être du « peuple », d'être un petit, d'être un prolo. Bien au contraire, tout ceci est honteux. Il faut masquer son origine, péter plus haut que son cul, faire comme si on était des bobos comme les autres. Mais à quel prix ? Quand on cesse d'être fier de ce qu'on est, on devient honteux, aigri.

Quand j'étais gamin, l'immigré qui arrivait en France pouvait sans trop de peine, s'il bossait bien, s'intégrer dans la grande famille ouvrière. Il pouvait en reprendre les modes, les codes, s'identifier à elle. Il pouvait voter communiste, se syndiquer, aller au bistrot avec les copains. Il cessait d'être arabe ou polonais ou africain. Il était un travailleur, comme les autres. Et même quand il se retrouvait au chômage, il gardait son identité d'homme du peuple.

Mais maintenant, tout ceci est terminé. L'homme du peuple n'est plus un modèle, c'est un repoussoir, un épouvantail. Il est chargé de toutes les tares. Rendez-vous compte : c’est un homme, il est blanc, et il est franchouillard. Autrement dit, par son machisme naturel il est plutôt l’ennemi des femmes, par son racisme latent il est instinctivement hostile à tout métissage, et ses vils goûts de gros con aimant le foot, les bistrots, le PMU la chasse ou la pêche, le rendent définitivement hermétique aux charmes des cultures étrangères.

Pourquoi voudriez-vous que le fils d'immigré, aujourd'hui, à qui on a expliqué depuis son enfance que les français qu’il côtoie au quotidien sont des merdes vulgaires, des bons à rien, sans culture, sans talent, sans valeur, ait envie de se revendiquer français ? Qu’il soit heureux d’appartenir à ce peuple ? Bien sûr qu'il doit aller chercher son identité ailleurs. Et il la trouve dans l'islamisme radical, dans la délinquance, dans le communautarisme. La France ? Il s'en fout. Mais pourquoi en serait-il autrement ? Les français de souche eux même s'en foutent de la France. On leur a appris à en avoir honte. D'ailleurs, regardez dans les banlieues, il y a bien longtemps que ce ne sont plus les étrangers qui tentent de ressembler aux autochtones, mais les français qui font tout pour ressembler aux populations blacks et maghrébines. Ecoutez parler les petits blancs de ces quartiers. Ils ont un accent, des intonations : on dirait qu'ils débarquent tout juste du Maroc ou d'Algérie. Ils rêvent de devenir musulmans et leurs sœurs n'ont rien contre l'idée de revêtir la burqa... Pas terrible me direz-vous. Mais quel autre modèle identitaire leur a-t-on offert ? Aucun.

Alors on peut pleurer, écouter la gauche se lamenter et en appeler au sursaut républicain. Mais si cette gauche n'avait pas abandonné le peuple, si elle n'avait pas laissé choir le prolo, abandonné en route l'ouvrier, foulé au pied la culture populaire qui le caractérisait, peut-être n'en serions-nous pas là.


Ils peuvent bien nous en vendre à tour de bras du sursaut républicain, nos socialistes de pacotille, ils peuvent bien former autant qu'ils voudront les professeurs aux notions de laïcité, de respect d’autrui, de fraternité, d’ouverture, cela ne changera rien.

Le problème est ailleurs.

3 commentaires:

solko a dit…

Zemmour ne fait que reprendre les thèses de Christopher LASCH (le seul et vrai paradis, la culture du narcissisme, la trahison des élites, tous édités par JC Michea chez Climats), qui montrent comment, à travers la main mise sur la culture populaire (films, chansons, modes), les élites américaines ont détruit le peuple américain. Le suicide français de la fin du XXe reduplique le suicide américain avec 50 ans de retard, si on veut. J'ai eu l'occasion de rencontrer Zemmour. Il possède certes tous les travers du journaliste, de l'homme de media rompu à la com. Mais contrairement à la plupart de ses pairs qui lui crachent dessus, cabots du genre Cohen ou Ruquier, c'est un homme cultivé, intelligent et charmant.

Beau Stéphane a dit…

Zemmour nous invite à décaler notre angle de vision. Parfois il le fait maladroitement, voire sottement, mais la plupart du temps, il nous oblige à prendre du recul vis-à-vis de nos automatismes de pensée. Cela peut être assez déstabilisant quand on tient fermement à ses petites convictions. Ce qui explique sans doute une large partie des attaques virulentes dont il est l'objet.

Beau Stéphane a dit…

Bertrand m'expliquait, par mail qu'ayant bossé en usine, il en avait toutefois croisé quelques uns de ces loustics pour lesquels l'image du beauf n'était pas usurpée. Il a raison de préciser cela car il ne s'agit d'idéaliser aucune catégorie sociale. La culture populaire est de toute manière toujours difficile à appréhender. Il faudrait que je me replonge dans "La Culture du pauvre", de Richard Hoggard, bouquin lu à la fac autrefois, mais il me semble qu'il expliquait justement très bien cette tentation qui nous habite, dès que nous parlons du "peuple", soit de l'idéaliser, soit de le dénigrer, et de ne quasiment jamais réussir à le saisir véritablement.