mardi 10 mars 2015

LA QUEUE DANS LA PEINTURE...

Pas très actif, ce blog, en ce moment... Réparons un peu cela en signalant deux récentes parutions : Peau de peinture, polar signé Thierry Picquet et La Queue, de Roland Thevenet.

Thierry Picquet publie peu. Ce spécialiste de Pierre Véry (il lui a consacré une étude, Lectures de Pierre Véry, éditions du Petit véhicule) n’a guère accouché que de quelques recueils de nouvelles aujourd’hui épuisés, et d’un court roman noir, Le Mur de l’alimentation, dont j’avais à l’époque dit du bien sur le site de K-Libre. Et on ne peut que déplorer cette rareté car cet auteur a incontestablement un coup de patte qui ne laisse pas indifférent.

L’histoire démarre simplement. Un chômeur un brin paumé, plus à son aise face au comptoir des bistrots que devant les guichets de Pôle Emploi, décide de se mettre au vert quelques jours. Il prend sa voiture et file à Camaret. Alors qu’il se balade sur le port, sa route croise celle d’une jeune peintre japonaise. Celle-ci lui fait bientôt découvrir l’œuvre d’un autre artiste aux conceptions esthétiques quelque peu déroutantes… pour ne pas dire plus. Le héros ne met pas longtemps à découvrir que cet artiste intéresse aussi beaucoup d'autres personnes. Et pas forcément de celles qui comptent parmi les plus respectables et les plus pacifiques de l’espèce humaine.

Plus encore que dans son précédent roman, on retrouve ici cette noirceur goguenarde et cet humour désabusé qui caractérisent Thierry Picquet. Toujours à l’affut d’un bon mot ou de la répartie qui fait mouche, il a su exploiter ce naturel talent pour donner à ses dialogues une belle verve et une appréciable crédibilité. L’intrigue, noire à souhait, est rondement menée, le sujet est original et les personnages, joliment croqués, ne sombrent jamais dans la caricature. On sent que Thierry Picquet baigne depuis toujours dans l’univers du polar, avec autant de naturel et de plaisir que le bébé dans son liquide amniotique. Bref, un livre idéal pour tous ceux qui aiment les polars classiques mais efficaces.

Avec La Queue, Roland Thevenet s’inscrit dans un tout autre registre. Ce roman, publié aux toutes nouvelles éditions du Bug (en même temps que Le Silence des chrysanthèmes de Bertrand Redonnet) est assez difficile à catégoriser. Ce qui est généralement un signe de qualité, d’ailleurs. On suit, dans ce livre, la vie de Félix Sy, un riche styliste devenu mondialement célèbre pour avoir généralisé le port de la queue chez ses frères humains. La première partie de l’ouvrage est un peu déstabilisante, car l’auteur revisite l’histoire des trente dernières années en rajoutant des queues dans tous nos souvenirs : chute du mur de Berlin, bicentenaire de la Révolution… Le roman flirte alors avec la satire sociale, s’appuyant sur cet ajout d'appendice, au symbole tout aussi animal que phallique, pour faire l’inventaire de toutes les absurdités et des incohérences de notre temps. Puis Thevenet (qui pour le coup aurait pu s’appeler Bernard) change de braquet et nous ramène à jeunesse de Félix Sy, de sa naissance durant la seconde guerre mondiale à son entrée dans le monde adulte, dans les années 70. On est alors plus dans la tradition du roman initiatique. Cette seconde partie, particulièrement réussie, évoque avec beaucoup de justesse la période complexe de l’occupation. Elle nous fait également suivre la route de Jack Kerouac que le héros croise à Paris, qu’il suit aux États-Unis et avec lequel il devient ami. L'évocation de ces temps passés est d'une justesse bluffante et l'on devine sans peine que l'auteur, nostalgique, y navigue avec beaucoup plus d'aisance et de sérénité que dans les temps présents.


L’écriture est parfaitement maîtrisée, subtile, profonde. Tout est en place, les décors, les personnages, les réflexions. Roland Thevenet nous offre là un roman subtil et puissant, impeccablement ciselé. Les éditions du Bug démarrent fort et posent la barre haut. Longue vie à elles.

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