mercredi 22 avril 2015

AU DELÀ DES STÉRÉOTYPES ?...



Genre ou liberté, le nouveau livre de Sophie Heine a un mérite indéniable : celui de vouloir se dégager de l’approche dichotomique habituelle qui, dès qu’on aborde la question du genre ou des inégalités hommes/femmes, oppose systématiquement « essentialistes » et « constructivistes ». Elle annonce d’ailleurs clairement, dès les premières lignes de son essai, son souci « d’offrir une perspective alternative aux discours hégémoniques sur les différences entre les sexes tout en évitant certains des écueils caractérisant la critique féministe classique ». Cette simple annonce, somme toute frappée au coin du bon sens est beaucoup plus courageuse qu’elle n’en a l’air... Car, même si elle ne remet pas directement en cause l’idée d’une domination masculine, elle rappelle pourtant que les stéréotypes n’ont pas de sexes et que l’on pourra bien pointer les hommes du doigt tant qu’on voudra, si les femmes ne font pas elles aussi un efforts pour briser les chaines qui les entravent encore (chaines plus symboliques dorénavant que réelles, dans nos pays occidentaux du moins), rien n’avancera.

Sa présentation des grands stéréotypes féminins que sont « l’empathie », « la douceur », « la maternité », « la beauté », « la sexualité » etc. ne nous apprennent toutefois pas grand chose de très neuf sur le sujet et les pistes offertes aux femmes pour les dépasser sont parfois naïves voire contradictoires. Ainsi, quand l’auteure nous explique, au sujet de la tyrannie des critères esthétiques, que les femmes devraient augmenter « quelque peu leurs exigences esthétiques vis-à-vis des hommes. De plus, elles devraient se permettre d’être plus explicites sur ce qui leur plaît ou leur déplaît dans l’apparence masculine. Après tout, les hommes n’hésitent pas à exprimer leurs opinions sur ce sujet ». Autrement dit, puisque les hommes le font, pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas le faire ? En effet... Mais pourquoi devrait-elles s’appliquer à reproduire des attitudes qu’elles dénoncent par ailleurs ? L’histoire ne le dit pas...

On touche là une des principales limites de l’essai de Sophie Heine, son approche des stéréotypes apparaissant parfois, en effet, trop... stéréotypée. Sa vision de la liberté notamment qui demeure très « bourgeoise », basée sur la réussite, le pouvoir et l’argent, l’agressivité maîtrisée : « la liberté requiert d’abord un revenu et un emploi décents ainsi que l’accès à des services publics de qualité ». Forcément, en prenant le problème dans ce sens, on ne peut que retomber dans le cercle vicieux de l’opposition manichéenne entre les hommes (qui ont le pouvoir, l’argent, le travail, l’ouverture vers l’extérieur, bref la liberté) et les femmes (qui sont privées de tout cela, car renvoyées vers l’intime, le domestique, le « care »...). Mais exposer les choses ainsi, c’est aussi faire l’impasse sur d’autres approches de la liberté, basées justement sur le refus de la consommation de masse, de l’aliénation par le travail, des rapports autoritaires et hiérarchiques, et sur l’idée que la production du « bien » doit primer sur celle des « biens ». Idéaux libertaires qui, depuis des décennies, s’opposent au dogme libéral. Même si ce dernier, comme le rappelle très justement l’auteure, reste à la base un principe de liberté, d’autonomie et d’épanouissement de tous les individus qui n'a pas grand chose à voir avec l'épouvantail capitaliste auquel on l'associe trop souvent.

L’ouvrage a donc parfois du mal à s’élever au delà de certains clichés éculés. Signalons-en quelques-uns :

- L’homme jouisseur : « La majorité des hommes continuent à jouir d’une sphère privée synonyme de repos, d’épanouissement personnel ou des deux ».

- La femme gentille : « Combien de femmes affirment ne jamais critiquer leur ex-conjoint devant leurs enfants, pour ne pas s’abaisser autant que lui ou parce qu’elles ne veulent pas salir son image ? »

- L’homme radin : « Forte proportion d’ex-conjoints qui ne remplissent pas cette obligation [paiement de la pension alimentaire] ».

- L’homme viril : « Un homme aux nombreuses partenaires et à la sexualité libérée est conforté socialement dans sa virilité, alors qu’une femme adoptant la même attitude risque toujours d’être taxée d’anormalité ».

- L’homme viril (bis) : « Les clichés sur la virilité pouvant exacerber la compétition entre hommes fonctionnent comme des aiguillons en grande partie positifs et qui tendent à renforcer leurs positions de domination ».

Tout ceci est beaucoup trop simpliste ; sans doute pas totalement faux, mais pas complètement vrai non plus. Il aurait été important d’aller justement fouiller au delà de ces clichés. Mais, convenons en, ces temps confus où la pression du right thinking est énorme, où le simple fait de s’interroger sur les éventuelles limites du féminisme contemporain fait assez systématiquement de vous un vil masculiniste misogyne et réactionnaire, on ne peut guère reprocher à Sophie Heine d’avoir quelques difficultés à s’extraire du moule idéologique dans lequel nous sommes tous (et toutes) enfermés. Son souci de traiter les hommes et les femmes sur un pied d’égalité est réel et sincère. Et même si je me suis permis ici d’égratigner un peu ses propos, je lui laisse malgré tout avec plaisir ce mot de la fin, que j’approuve pleinement : « Les deux camps, par leurs certitudes dogmatiques, s’opposent autant l’une que l’autre à l’objectif de liberté. C’est tout particulièrement évident pour le discours sur les différences entre les "natures" masculine et féminine : non seulement il permet, comme on l’a dit, de légitimer certains rapports de domination, mais il enferme également les individus – ici nous nous intéressons surtout aux femmes mais le même argument pourrait, dans une certaine mesure, être transposé aux clichés sur le "masculin" dans des carcans étroits qui restreignent leur capacité à définir librement et comme des sujets leur conception de la "vie bonne". »

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