samedi 11 avril 2015

CONDENSÉ D'ESSENTIALISME FÉMINISTE...

« La femme est l’avenir de l’homme ». La formule poétique devient une réalité sociologique sous la plume de Corinne Lepage et Bouchera Azzouz qui s’attachent très sérieusement à nous démontrer, dans Les Femmes au secours de la République, de l’Europe et de la planète, que les femmes seules pourront sauver le monde. Cet ouvrage est particulièrement intéressant car il est pleinement symptomatique des dérives du féminisme actuel. Et il nous montre surtout à quel point ces dérives ont contaminé en profondeur nos façons de penser. Car Corinne Lepage et Bouchera Azzouz ne sont pas des extrémistes féministes. Ce sont plutôt des militantes raisonnables, sensibles aux souffrances humaines ainsi qu’aux problèmes économiques et écologiques. Cela ne les empêche pourtant pas d’enfiler les perles sexistes avec une facilité déconcertante. Perles qui ne choquent pas grand monde d’ailleurs car leur livre, que l’on trouve dans toutes les librairies (même dans les supermarchés), génère plutôt de échos positifs. Pourquoi ? Parce qu’on y trouve ce qu’il est consensuel de dire et de penser en ce moment, à savoir : l’avenir appartient au femmes, les hommes n’ont fait que des bêtises jusqu’à ce jour, la parité est une révolution, bla bla bla... 

Comment prendre au sérieux, pourtant, un livre dans lequel on peut trouver ceci :

- « Pourquoi le temps des femmes doit-il venir ? Parce que dans un monde qui est en quête de justice et d’émancipation, les femmes portent l’une et l’autre ».

- « Les femmes par leur incessante remise en question de "l’ordre naturel", ont seules la capacité à infléchir à la fois les imaginaires et à impulser un nouvel ordre, à la fois cohérent et respectueux des valeurs qui forment le socle de la République ».

- « Les femmes font souvent beaucoup mieux que les hommes parce qu’elles sont généralement beaucoup plus courageuses ».

- « Une société pensée par le prisme des femmes est seule capable aujourd’hui de renverser l’ensemble des inégalités, des discriminations, des inerties... » 

Je pourrais étendre la liste des exemples mais la toile de fond serait toujours la même : cette vision presque millénariste de la Femme sauveuse de l’humanité. A une époque où tous les autres messianismes s’écroulent (christianisme, communisme) ou sombrent dans l’horreur (islamisme), le féminisme deviendrait soudain la seule utopie possible ? Utopie quelque peu essentialiste, quand même, s’appuyant sur une vision très morale et manichéenne des sexes : pour simplifier la femme symbolisant le bien et l’homme le mal. Qu’on en juge avec la phrase suivante : « Les femmes, parce qu’elles mettent au monde les enfants et les défendent, donnent une priorité à l’égalité et à la justice dans la prévention des maladies ainsi qu’à l’accès dans les meilleures conditions possibles à une bonne qualité de vie ». La femme ramenée à sa nature de mère et à ses instincts maternels... Les masculinistes ne sont pas toujours là où on les cherche, finalement. 

Les auteures n’hésitent pas non plus à flirter à plusieurs reprises avec le révisionnisme historique.  Elle nous expliquent ainsi qu’Olympe de Gouge et Madame Roland sont sans doute les personnages les plus importants de la Révolution Française et que « ce sont les femmes, et leurs luttes politiques pour accéder à leurs droits fondamentaux et à une véritable laïcisation de l’Etat qui ont permis de commencer à édifier la République, c’est-à-dire un Etat fondé sur l’égalité, la liberté et la fraternité ». Rien que ça... Rappeler que de grandes figures de femmes ont aussi compté dans la Révolution et que l’histoire officielle (et trop masculine sans doute) ne leur a pas accordé la place qu’elles méritent, c’est indéniable. Vouloir inverser la tendance et tenter d’expulser tous les hommes de l’histoire de la Révolution Française (ou de ne leur accorder le crédit que des événements les plus sombres de cette période complexe) relève au mieux de la maladresse, au pire de la supercherie. 

Et que penser de leur lecture de la première guerre mondiale, quand elles nous expliquent que « la saignée créée dans la population masculine par la guerre (1 395 000 morts) ainsi que la cohorte des soldats revenus invalides des champs de bataille (4 266 000) » a permis « de favoriser la mobilité intersectorielle des femmes au sein de la sphère du travail » et donc d'accélérer « leur émancipation ». D’ici à ce qu’elles nous soutiennent que ces millions de vies fracassées ne sont « qu’un détail de la première guerre mondiale »... On ne peut pas présenter l’histoire ainsi. On ne peut pas laisser sous-entendre que le sacrifice de près de 6 millions d’hommes tués ou revenus handicapés n’était qu’un simple prix à payer pour permettre l’évolution du travail féminin. Et pourtant, ce discours, Corinne Lepage et Bouchera Azzouz le tiennent sans aucun état d’âme, sans même penser à mal, j’en suis sûr. Je suis certain qu’elles trouvent horrible (et à juste titre) que 120 femmes meurent tous les ans sous les coups de leurs conjoints. Mais 6 millions, quand ce sont des hommes, cela ne compte pas... 

Sur le même principe enfin, on peut s’amuser d’entendre les auteures prétendre que les femmes ont toujours été à la pointe de la laïcité quand on sait qu’historiquement elles ont longtemps été les principales alliées de l’Eglise et les plus ferventes gardiennes de la morale bourgeoise...

Un livre assez vain, donc sur le plan des idées, mais bigrement instructif sur les ambiguïtés d'un féminisme contemporain qui a du mal à s'émanciper des stéréotypes qu'il prétend combattre et qu'il participe plutôt à accroître. C'est ainsi que ce livre, censé défendre l'égalité des sexes et la non différence entre les hommes et les femmes aboutit paradoxalement à une opposition de portraits parfaitement essentialistes, avec d'un côté les femmes naturellement douces, empathiques, altruistes, généreuses, et de l'autres, les hommes égoïstes, brutaux, opportunistes, résumés dans la description suivante : « L’homme maître et possesseur de la nature, qui s’autorise tous les usages de cette dernière dès lors qu’ils lui conviennent et qui aujourd’hui s’arroge le droit d’être créateur à la place du "Créateur", où la création ressemble fâcheusement à celui qui s’autorise le droit d’opprimer la moitié de l’humanité en lui refusant une égalité de droit ».

Le combat continue...

4 commentaires:

Les romans policiers de Mickaël a dit…

Bonsoir Stéphane. Cette jolie formule, la femme est l'avenir de l'homme, est comme tu le sais, Une citation d'Aragon, puis une chanson de jean Ferrat. Chaque lecture d'un ouvrage par un lecteur différent aboutit parfois à une vision différente. On peut n'être pas en accord avec ce qu'on a lu mais, personnellement, je conserve souvent en mémoire, une seule phrase marquante d'un livre. Concernant la femme dans la société, je crois que nous ne sommes pas prêts à lui laisser les "reines" mais cela évolue petit à petit. Vois Ségolène Royal qui en 2007 a trébuché de peu sur la dernière marche du perron de l'Elysée. Amitiés.

solko a dit…

Il faut dire à Corinne Lepage et à toutes les bien-pensantes, généralement de gauche, du militantisme féministe, qu'elles pourront toujours bientôt voter Marine et Marion; ces deux là aussi sont prêtes à sauver leur monde ! ha ha !

Beau Stéphane a dit…

@ Mickaël : tant que le combat pour l'égalité des sexes reposera sur une logique d'opposition de ces mêmes sexes, l'évolution restera en effet très limitée. Le problème restant de savoir comment le discours féministe tel qu'il se développe aujourd'hui parviendra à se détacher de cette ambivalence.

Beau Stéphane a dit…

@ Solko : le plus amusant c'est qu'elles ont consacré un chapitre aux "femmes contre les idées du FN et de Marine Le Pen" sans même s'interroger sur cette réalité pourtant troublante, et assez contradictoire avec leur thèse, qui fait que les partis extrémistes occidentaux sont assez souvent dirigés par des femmes...