mercredi 26 août 2015

LE CREPUSCULE DU SOCIAL, DIDIER VRANCKEN...

Le Crépuscule du social, Didier Vrancken, Presses Universitaires de Liège, 2014

Le crépuscule du social nous dresse un rapide, mais très pénétrant tableau de l’évolution de la question sociale de l’après-guerre jusqu’à aujourd’hui. Paru initialement en 2002 l’ouvrage est réédité en 2014, augmenté d’une préface et d’une postface qui l’inscrivent en quelque sorte dans la durée et rendent ses conclusions encore plus percutantes.
La thèse de Vrancken est assez simple : la belle mécanique de l’État social, construite après le second conflit mondial, s’est grippée. Organisée sur un modèle essentiellement assurantiel et corporatiste, elle n’a pas su s’adapter à l’évolution de la société. Elle s’est en effet heurtée à de multiples crises économiques qui ont mis à mal son principe de redistribution, mais aussi à des mutations sociétales qui ont rapidement donné plus de valeur aux logiques individuelles qu’aux besoins collectifs.
L’évolution s’est faite de manière insidieuse. Dans un premier temps il a s’agit de répondre aux urgences : explosion du chômage, processus d’exclusion, mouvements migratoires, émergence de publics n’entrant plus dans les catégories habituelles. La « machine à indemniser » (p.22) a peu à peu remplacé le système assurantiel, le statut d’ayant droit a cédé la place à celui de « victime » (p.25) et la notion de « droits » a été supplantée par celle de « devoirs » (p.31).
Car dans le nouveau modèle social qui s’est développé ces dernières décennies, on voit bien que le citoyen d’aujourd’hui est de moins en moins tenu pour être un rouage, anonyme mais nécessaire, d’un système (capitaliste) plus vaste qui le dépasse (et auquel il peut légitimement demander des comptes), et de plus en plus considéré comme un individu autonome qui porte forcément une part de responsabilité, sinon des difficultés qu’il subit, du moins de son incapacité à s’en extraire. Un individu souverain donc, mais dont la couronne pèse plus lourd qu’un boulet au pied.
C’est ainsi, par exemple, que le chômeur a cessé d’être quelqu’un à qui la société ne propose pas de travail pour devenir un inadapté ayant un « défaut d’employabilité » (p.42). Ce qui sous-entend que c’est à lui qu’incombe l’effort de se former, de se remotiver pour redevenir employable. L’allocation chômage qu’il pourra percevoir dépendra de ce fait moins de ses « droits » que de la manière dont il aura su démontrer qu’il les méritait. Idem pour les bénéficiaires de minima sociaux tels que le RSA qui ne sont plus seulement les bénéficiaires d’une « assurance » telle que la couverture sociale ou la retraite, mais qui doivent de plus en plus prouver qu’ils méritent bien la générosité dont la société fait preuve à leur égard.
Cette façon de ne plus considérer les individus que par leurs manques n’est pas sans effets pervers sur ceux qui subissent directement cette mutation. Elle ne l’est pas non plus sur les travailleurs sociaux qui doivent intervenir auprès de ces personnes qui, rejetées en dehors des principes assurantiels classiques ont été renvoyées vers des dispositifs d’assistance qu’elles n’ont pas voulus, mais dont on leur reproche aujourd’hui de plus en plus d’abuser. Mais, comment lutter contre l’exclusion en utilisant des dispositifs qui eux-mêmes les génèrent, par définition, puisqu’ils placent leurs potentiels bénéficiaires hors du cadre commun ? Sans parler de cette psychologisation du traitement de la question sociale qui, partant du constat qu’il est très difficile d’agir sur la réalité macro-économique, pose comme postulat que c’est dorénavant sur l’intime que l’on doit  faire levier, sur la confiance en soi des individus, sur leur capacité à se mettre en mouvement, à nouer des liens, à modifier leurs pratiques… Mais à quel prix ?
Vrancken était assez optimiste en 2002, car il croyait à une baisse rapide du chômage. En 2014 il déchante et ne peut qu’admettre que l’État social est de plus en plus un État barbare qui crée peut-être plus de problèmes qu’il n’en résout…

Stéphane Beau
Compte rendu écrit pour la revue Le Sociographe

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