lundi 24 août 2015

LES ANORMAUX, GÖTZ ALY...

Les Anormaux, Götz Aly, Flammarion, 2014

Avec Les Anormaux, l’historien allemand Götz Aly dresse un tableau sans concession d’une réalité dont nous avions, pour la plupart, vaguement conscience mais pour laquelle nous manquions jusqu’à lors d’informations précises : l’usage, de 1939 à 1945, de l’euthanasie et du meurtre massif pour se débarrasser des handicapés, des déficients mentaux, des personnes âgées et d’une manière globale, de tous les « inutiles » dont la charge risquait de freiner l’effort de guerre. 
De 1939 à 1941 ce projet a même porté un nom : « Aktion T4 » et a été validé, plus ou moins ouvertement par les plus hautes instances du parti National-socialiste. C’est ainsi qu’avant même que l’extermination massive des juifs ne se mette effectivement en actes, les responsables de l’ordre en place ont pu expérimenter, auprès des plus faibles, les techniques qu’ils développeront ensuite à une plus grande échelle : usage des fours crématoires, du gazage, notamment avec des camions spécialement équipés pour cela, de l’expérimentation médicale... 

Ce que Götz Aly démontre très clairement, c’est que ces meurtres qui ont été commis dans les asiles et les hôpitaux allemands, durant cette période, ne peuvent pas être simplement considérés comme des crimes liés à des racines idéologiques spécifiques. La vérité est beaucoup plus complexe que cela. La question de la pureté raciale, par exemple, est très peu mise en avant par les médecins ou les administratifs qui ont activé les exécutions. Leurs motivations étaient souvent beaucoup plus pragmatiques : libérer des lits, faire des économies, permettre aux scientifiques de réaliser des expériences. D’ailleurs, les médecins et autres soignants impliqués, qui ont souvent mis en avant leur souci « humaniste » de lutter contre les maladies génétiques et héréditaires, n’étaient même pas forcément membres du NSDAP. Et pour la plupart, ils ont poursuivi de belles carrières après 1945. 

Les meurtres commis, de 1939 à 1941 dans le cadre de l’Aktion T4, puis ensuite jusqu’en 1945 sans directives particulières, s’inscrivent dans un système de responsabilités beaucoup plus vaste et complexe. Durant cette seconde phase, les meurtres – qui toucheront aussi les enfants, les personnes âgées et les « asociaux » – se feront plutôt par injections létales voire, encore plus sauvagement, en laissant les victimes mourir de faim ou de maladie. Tout cela dans une indifférence quasi générale. Car ce qu’Aly a constaté, c’est que les familles, dans leur écrasante majorité, n’ont que très rarement essayé de s’opposer à la mise à mort de leurs proches. Pour beaucoup même, la disparition de ces derniers était presque un soulagement. Il ne faut donc pas penser que les parents des victimes se taisaient uniquement par peur des représailles : lorsqu’ils ont protesté, non seulement ils n’ont pas été inquiétés, mais ont pu, presque à chaque fois, sauver leur proche de la mort prévue.  
 
Il ne faut toutefois pas aller trop vite dans nos jugements. L’auteur nous rappelle que, pour bien comprendre ce qui s’est joué, il faut se resituer dans de contexte de l’époque. Il faut prendre en considération le système idéologique mis en place, la propagande, les violences de la guerre... Néanmoins, on voit bien comment, en partant d’un questionnement presque pragmatique sur les moyens qu’a – ou n’a pas – un pays d’entretenir des « improductifs », on peut en arriver à des solutions extrêmes et inacceptables.
 
D’accord, les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets, heureusement. Mais quand on entend aujourd’hui, certains hommes politiques s’offusquer du fait que les bénéficiaires du RSA, par exemple, coûtent cher et ne produisent pas assez, où d’autres se demander si les bénéficiaires d’aides sociales ne sont pas des fraudeurs en puissance, en ces temps de crise où les budgets se resserrent et où tous les services s’interrogent pour savoir quels publics ils vont dorénavant moins soutenir, il convient de rester vigilant : la logique comptable ne brille jamais par son excès d'humanité...
 

Stéphane Beau
Compte rendu écrit pour la revue Le Sociographe

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