dimanche 20 septembre 2015

LE CAMP DES SAINTS...

Même dans les livres les plus vils on trouve parfois de fortes vérités. Pour exemple, cet extrait tiré du Camp des Saints de Jean Raspail, qui fait forcément écho à la vaste farce jouée par nos élites bien pensantes, après la diffusion de la photo du petit garçon Syrien échoué sur une plage turque :

« Un morceaux de choix de bons sentiments. Une pièce montée d'altruisme. Un chef-d'œuvre de pâtisserie humanitaire, fourré d'antiracisme à la crème, nappé d'égalitarisme sucré, lardé de remords à la vanille, avec cette inscription gracieuse, festonnée en guirlande de caramel : mea culpa ! Un gâteau particulièrement écœurant. Chacun voulut être le premier à y mordre. Poussez pas ! Il y en aura pour tout le monde ! Jolie fête. L’essentiel était d’en être, l’important de se montrer, le principal restant évidemment de le faire savoir. »

Et en réponse anticipée à celles et ceux qui voudraient voir dans cette référence au  Camp des Saints la marque d'une quelconque adhésion à la totalité des idées défendues dans le livre, je reprends ci-dessous un compte rendu que j'avais publié en 2011 dans Le Magazine des livres.
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Le Camp des Saints, Jean Raspail, Éditions Robert Laffont, réédition 2011.
Si Le Camp des Saints paraissait aujourd'hui pour la première fois, il pourrait donner lieu à des poursuites judiciaires pour au moins quatre-vingt-sept motifs. C'est du moins ce que prétend Jean Raspail - et sans doute à juste titre - avec une fierté non dissimulée, poussant même le vice jusqu'à notifier précisément les pages et les lignes incriminées.

Mais comme son roman a été publié pour la première fois en 1973, avant les lois sous la coupe desquelles il tomberait aujourd'hui, l'auteur ne craint rien, et c'est aussi bien ainsi, car risquer d'en faire, en plus, un éventuel martyr de la censure n'arrangerait rien.

La trame de l'histoire est simple. Un jour, sur les rives du Gange, un million d'indiens se mettent en marche pour s'embarquer sur cent bateaux, tous plus décatis les uns que les autres. L'armada ainsi formée met le cap sur l'Europe et vient s'échouer, quelques semaines plus tard, sur la côté niçoise. Les autorités mondiales ne savent pas comment réagir : impossible de stopper l'invasion autrement que par la force, ce que l'opinion publique refuse catégoriquement. Les heures de la « race blanche » sont comptées... Le Camp des Saints est un livre profondément raciste, l'auteur ne s'en cache d'ailleurs absolument pas. Mais il est aussi bien pire que cela (si, si, c'est possible !), et se contenter de le condamner sur le simple plan du racisme reviendrait presque à lui rendre service. Car le véritable moteur du livre de Raspail, c'est la haine, la haine absolue, qui ne supporte plus aucune forme d'humanité. Personne ne trouve grâce à ses yeux. Bien sûr pas les étrangers, les « bougnoules », « crépus », « nègres » et autres « basanés », tous ces non-blancs qui sentent mauvais, rodent dans les bas-fonds, tels des rats, vivent en bandes, en tribus, dénués de vies individuelles : Raspail n'a jamais de mots assez durs, assez humiliants pour dire tout le dégoût qu'ils lui inspirent. Mais sa haine ne s'arrête pas là : les homosexuels en prennent pour leur grade, les syndicalistes, les gauchistes, les hippies itou, rejetons dégénérés de l'Occident qui ne valent pas mieux que les Indiens avec lesquels ils vont se mélanger d'ici peu. Et les femmes ! Sale race s'il en est aux yeux de Jean Raspail : dans Le Camp des Saints, elles se divisent en deux catégories (qui se recoupent d'ailleurs parfois) : celles qui se prostituent et celles qui se font violer. La sexualité n'est d'ailleurs globalement pas à la noce dans ce terrible roman où l'on ne sait pas copuler autrement que comme des bêtes.

Dans la présentation du livre, l'éditeur décrit l'auteur comme étant un grand pessimiste. C'est hélas faux : un pessimiste a un idéal. Raspail n'en a pas. La question raciale n'est pour lui qu'un prétexte pour laisser libre court à la haine généralisée qui l'habite. Ce n'est pas un pessimiste, c'est un nihiliste qui n'a qu'un seul désir : la destruction de l'humanité. Nulle part, dans son roman, il ne laisse deviner la possibilité d'un monde meilleur. Les envahisseurs du Tiers-Monde ne viennent pas bouleverser un ordre parfait. Ils viennent juste donner le coup de grâce à un monde occidental déjà pourri jusqu'au trognon par la décadence. Non, je suis injuste, il y a bien quelques hommes (mais pas de femmes, comme on s'en doute) qui échappent au jugement définitif de Raspail : ce sont sa vingtaine de « Saints » qui, refusant le brassage ethnique et la redistribution des richesses, s'enferment dans un village pour se battre. Ils ne résisteront que quelques heures, mais mourront heureux, après avoir tué plusieurs centaines d'adversaires. Qui sont ces Saints ? Des militaires pour la plupart, ainsi que quelques civils. Leurs caractéristiques ? Ils aiment chanter « Tiens, voilà du boudin », s'attendrissent parfois au souvenir des petites arabes encore mineures qu'ils sautaient dans les bordels de Corse. Mais leur plaisir suprême reste encore de tuer, de tirer sur « l'homme noir comme on tire le lapin dans une chasse gardée ». Pour eux, l'humanité se divise en deux castes : les chasseurs et les chassés... Si c'est là tout ce que la race blanche a conçu de plus noble, on se dit (même si ce n'est probablement pas ce que Raspail souhaitait démontrer) que, quel que soit le nouveau monde qui pourra naître de l'invasion de l'Occident par l'Orient, le résultat sera plus humain et plus vivable que cet idéal de société guerrière et primitive dont ces tristes « Saints » sont les sinistres ultimes représentants.

Le Camp des Saints est présenté comme étant un livre « prophétique ». C'est en partie vrai, mais là encore, certainement pas au sens où Raspail l'entend. Car, même si aujourd'hui la question de l'immigration est toujours au cœur des débats, force est de constater que les peuples du Tiers-Monde n'ont pas choisi de venir s'installer en masse en Occident. Ils préfèrent globalement se développer chez eux pour battre les Occidentaux sur leur propre terrain : celui de l'économie. Par contre, là où Raspail a eu un certain talent divinatoire, c'est dans la manière dont il a pressenti que la haine de l'autre, non seulement se maintiendrait, mais même se développerait durant les quarante années suivantes. Quand il écrivait son livre, au début des années 1970, il était tellement désabusé qu'il pensait que ses « Saints » ne pouvaient pas être plus de vingt. Qu'en serait-il aujourd'hui, dans une France qui, si on ajoute aux 20 % de l'électorat du Front National, les quelque 10 ou 15% d'électeurs de la frange dure de l'UMP, dont les idées sont quasiment les mêmes. Aujourd'hui, la haine est susceptible de rassembler en France presque un tiers de l'électorat.

Elle est en passe de devenir le premier parti de France.

Oui, en ce sens, le livre de Raspail est prophétique, hélas. Le tsunami de haine se prépare, il est pour demain, et bien malin celui qui pourra nous dire jusqu'où sa vague nous emportera.

 


Stéphane Beau 
in Le Magazine des livres, avril 2011.

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