mercredi 2 septembre 2015

LE PRINCIPE DEMOCRATIE, S. LAUGIER & A. OGIEN...

Le Principe démocratie, enquête sur les nouvelles formes du politique, Albert Ogien et Sandra Laugier, La Découverte, 2014 

Dans cet essai, S. Laugier et A. Ogien s’intéressent aux mouvements sociaux qui fleurissent depuis quelques années dans divers pays d'Europe (Espagne, Grèce...) et reproduisent les modèles d'expressions contestataires rodés lors du « printemps arabe » : rassemblements durables sur des lieux symboliques (places publiques, chantier d'aéroport, de barrage). Selon eux, nous assistons à la naissance d'une nouvelle forme d'expression de la démocratie. 

Face à un modèle représentatif longtemps tenu comme étant l'idéal-type de la démocratie s'élèverait dorénavant un sentiment démocratique basé sur la non-violence, le refus de l'autorité, sur l'égalité, et qui permettrait à chacun de faire entendre sa voix directement. Ce nouveau modèle de vie citoyenne, soucieux de la dignité de chacun, serait tout simplement en train de redéfinir les frontières de ce que les auteurs appellent le principe démocratie. 

L'idée est plaisante mais elle pèche un peu par sa naïveté. Certes, l'actualité de ces dernières années nous donne à voir une multiplication de ces mouvements qui, s'opposant aux gouvernements en place, tendent à rappeler que la parole du peuple reste la seule parole qui compte. Mais Ogien et Laugier peinent quand même à nous démontrer qu'il s'agit là de quelque chose de neuf. Bien sûr, certains faits relèvent de l'air du temps (comme l'utilisation massive des réseaux sociaux) mais les discours sur les questions de hierarchie, de représentation, d'entraide, etc. (que les anarchistes développent au moins depuis la fin des années 1880) ou l'usage des « sittings » par exemple, n'ont plus rien de très... révolutionnaire (dans le sens novateur du terme en tout cas) ! 

Emportés par leur désir de glorifier ce nouvel avatar démocratique dont ils sont persuadés d'être les privilégiés témoins, les auteurs passent à mon sens à côté de l'essentiel des questions posées par ces mouvements de contestation. En effet, quelles sont les limites qu'ils reconnaissent à cette contestation « démocratique » dans un régime qui, comme la France, est déjà – a priori – une démocratie ? Leur souci de discréditer par exemple « La Manif pour tous » comme relevant plutôt d'un sursaut anti-démocratique m'interroge. Y aurait-il des paroles populaires plus dignes que d'autres d'être portées ? La démocratie est-elle un modèle ou un principe ? Là encore, les auteurs restent flous. Leur sympathie pour la démocratie participative et pour tout ce qui redonne la parole directe aux individus est louable, mais qu'est-ce qui la sépare fondamentalement des aspirations populistes des partis extrémistes qui, eux aussi réclament que l'on s'adresse directement au peuple, notamment par le biais de referendums et qui ne se privent pas de dénoncer l'imposture du système représentatif ?

Autrement dit, qu'est-ce qui fait que le participant à la « Manif pour tous », s'inquiétant de la manière dont la loi vient modifier des modèles familiaux qu'il croyait immuables, serait moins démocrate que le manifestant qui s'oppose au barrage de Sivens (projet qui a pourtant été élaboré en respectant toutes les procédures représentatives et législatives, bref... démocratiques)  ? Qui sont, ici les « vrais » démocrates ? Et pourquoi ? Le livre ne répond pas à cela.

L'intention du livre de Laugier et Ogien était pourtant bonne, tout comme leur volonté de rappeler qu'une approche individualiste de la question politique, loin de constituer une conséquence négative du libéralisme peut aussi servir d'assise à l'expression d'un « moi » démocratique, qui n'a rien à voir avec le « je » égoïste du capitalisme. 

Le principe démocratie reste ainsi un livre intéressant, plus par les questions qu'il pose que par les réponses qu'il donne (ou ne donne pas, justement). Mais après tout, le droit au questionnement n'est-il pas au final un des meilleurs garants de la bonne santé de la démocratie ? 

Stéphane Beau
Compte rendu écrit pour la revue Le Sociographe

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