lundi 14 septembre 2015

TRUANDS ET MISERABLES DANS L'EUROPE MODERNE, B. GEREMEK...


Bronislaw Geremek, Truands et misérables dans l'Europe moderne (1350-1600), Folio Histoire, 2014

 « L'avantage de la mauvaise mémoire est qu'on jouit plusieurs fois des mêmes choses pour la première fois », disait Nietzsche. Cette vérité se vérifie aussi dans le domaine des sciences humaines qui se bornent trop souvent à redécouvrir de manière cyclique ce qui se sait depuis des siècles parfois. C'est à ce titre que l'étude de Geremek est essentielle, car elle vient intelligemment nous rappeler que la façon dont nos sociétés modernes traitent les questions de la pauvreté, de la misère, de la marginalité, ou de la délinquance n'a rien de très original et qu'elle plante ses racines dans un terreau bien plus ancien que la révolution industrielle ou la naissance du capitalisme. Autrement dit, il est presque impossible d'appréhender le « surnuméraire » d'aujourd'hui (Castel), sans avoir une pensée pour cet « inutile » qui, en 1391 déjà, « estoit digne de mourir, comme inutile au monde » (p.10). 

Ainsi, on retrouve dans les textes datant de cette époque charnière entre le Moyen Âge et la Renaissance que l'auteur étudie, presque tous les écueils auxquels se heurtent encore nos responsables politiques actuels. Cette défiance instinctive vis-à-vis de l'individu sans attaches fixes par exemple : l'errant, le nomade, le vagabond, tous ceux que l'on ne parvient pas à circonscrire aisément dans les cadres familiaux, professionnels ou sociaux classiques. Cette difficulté, aussi, de faire la part des choses entre pauvreté et criminalité. Car le pauvre est potentiellement dangereux. Il doit survivre et a tendance parfois à utiliser des méthodes d'enrichissement discutables : vol, mendicité agressive, jeu, prostitution... Sans parler des faux aveugles, faux boiteux, faux moines et autres tire-au-flanc qui ne songent qu'à boire et à mener une vie dissolue aux frais des bons chrétiens. Face à ces dangers, les autorités ont systématiquement été confrontées au même dilemme : comment séparer le bon grain de l'ivraie. Autrement dit,comment distinguer le « bon pauvre » (invalide, personne âgée, jeune orphelin...) du « mauvais pauvre » (celui qui ne l'est que parce qu'il n'a pas envie de travailler).

Sujets toujours aussi contemporains me direz-vous et qui reviennent régulièrement sous les feux de l'actualité, notamment quand se pose la récurrente question de savoir comment on peut débusquer et punir les « faux chômeurs » inscrits à Pôle emploi. 

Les réponses apportées à ces interrogations ont d'ailleurs peu varié depuis le XIVème siècle, mêlant habilement punition et assistance, répression et soutien. Aider les pauvres, oui, mais pas gratuitement : ces derniers doivent mériter leur aide, d'une manière ou d'une autre. C'est ainsi que le travail – guère mieux considéré que l'esclavage à l'époque, pourtant – a très tôt été considéré comme étant la riposte idéale : travail aménagé pour les plus faibles, travaux forcés pour les valides. Comment ne pas songer en lisant cela aux projets de ces hommes politiques d'aujourd'hui qui parlent de recréer des systèmes de travail obligatoire pour les bénéficiaires du RSA ? 

Enfin, quand le mode de vie des pauvres flirtait visiblement trop avec la criminalité, les sanctions étaient sans appel : emprisonnement, correction corporelle, pendaison. Les juges allaient généralement vite en besogne, certains condamnés pouvant par exemple être pendus le lendemain même de leur arrestation. L'idée étant de tendre vers une punition immédiate – et si possible exemplaire – de tous ces misérables criminels qui osaient troubler l'ordre public. Principe de comparution immédiate qui a retrouvé une nouvelle jeunesse dans le droit Français il y a quelques années. 

Il n'est jamais vain de se replonger dans le passé quand on veut essayer de mieux comprendre le présent. Sur cette question de la pauvreté et des manières dont elle se pose à nous, ce retour en arrière s'avère capital. D'où l'intérêt de lire le livre de Bronislaw Geremek.
 

Stéphane Beau
Compte rendu écrit pour la revue Le Sociographe

4 commentaires:

Bertrand a dit…

Salut...

J'te croyais mort, ou fâché, ou retiré dans une grotte, et je me réjouis que tu lises le Polonais Geremek.
Un grand bonhomme.
En plus, je suis plongé dans l'Histoire de France de Michelet, le Moyen-âge pour l'instant, et effectivement, sub sole nihil novi, du point de vue des solutions ( ou non-solutions) proposées pour éradiquer les misères du monde.

Beau Stéphane a dit…

Salut Bertrand, ni mort ni fâché. Détaché, éventuellement... Je recycle sur ce blog ces deniers temps des chroniques écrite l'année dernière et qui n'avaient pas été utilisées, voilà tout.

A+

Bertrand a dit…

As-tu lu mon "Silence "?
Oui je te le concède,pas facile à lire, "un Silence".... :)))

Beau Stéphane a dit…

Non, toujours pas pris le temps !!!