samedi 10 septembre 2016

HOMMES EN SOUFFRANCE, QUESTIONS, RÉPONSES, SUITE ET FIN...

Entretien, suite et fin.

Pierre Martin : Pour en revenir à votre livre, si j’avais un seul réel « reproche » à vous adresser, ce serait celui-ci : il me semble que vous faites à peu près le tour du problème, mais que, dans ce tour d’horizon, il y a tel ou tel point que vous évoquez un peu trop vite. J’imagine que vous aviez des contraintes éditoriales qui vous ont forcé à ne pas vous étendre trop sur chaque point abordé ?

Stéphane Beau : Vous êtes moins sévère que moi avec mon livre car je lui vois pour ma part pas mal de défauts. Il a été écrit trop vite, de manière trop réactive. Mon esprit polémique a trop souvent pris le dessus sur mon souhait de demeurer critique (au sens positif et éclairé du terme).
Je considère, pour citer un exemple, que je suis trop régulièrement tombé dans le piège de l’opposition entre hommes et femmes dans mon exposé. Ce piège, comme je l’ai détaillé plus haut, nous est tendu par les féministes qui ont tout intérêt à ce que nous ne sortions pas de la lecture binaire qu’ils s’efforcent d’imposer. Défendre la cause des hommes, c’est prendre le risque, souvent, en creux, de laisser supposer qu’on refuse de défendre celle des femmes, ce qui n’est bien sûr pas le cas. Il faudrait pouvoir redire les choses sans avoir à évoquer les sexes, parler des humains, tout simplement. Mais ce « tout simplement » est d’une extrême complexité !
Quant au survol trop rapide de nombreux points, je ne peux que vous donner raison. Je n’avais pourtant pas de contraintes éditoriales précises. C’est juste que mon projet ne visait pas à l’exhaustivité, comme je l’ai signalé plus haut. Je désirais plutôt, d’une certaine manière, tirer une sonnette d’alarme, inviter à la réflexion, proposer des pistes de débats sans prétendre apporter moi-même toutes les réponses. Je souhaitais pointer du doigt les incohérences du discours féministe actuellement dominant, alerter les lecteurs sur le fait qu’on ne pourra jamais aboutir à une relation pacifiée entre hommes et femmes en laissant les premiers sur la touche. Ce livre n’avait pas pour but d’apporter une connaissance définitive sur le sujet : je l’imaginais plus comme une introduction, une préface, aux réflexions à venir. D’où cette impression de « tour d’horizon » probablement un peu frustrant.
Le rapport des sexes, la place des hommes et des femmes dans la société, les stéréotypes sociaux et idéologiques, tous ces sujets sont, de toute manière, trop vastes pour être circonscrits dans un seul volume. Ces thèmes sont vivants, mouvants, ils réclament une pensée dynamique, en perpétuelle déconstruction et reconstruction. Ce sont d’ailleurs ces réflexions que j’ai essayé de prolonger sur mon blog avec des articles et des comptes rendus de lectures sur la question du féminisme et des rapports hommes femmes, textes qui viennent compléter, prolonger, voire amender les cogitations que j’ai ébauchées dans mon livre. Je ne peux que vous inviter à aller les lire si ce n’est pas déjà fait. Mais il reste encore beaucoup à dire et l’actualité nous ouvre tous les jours de nouveaux sillons à creuser : affaire Catherine Sauvage, étonnante prise de position de certaines féministes pour le burkini, campagne contre le sexisme qui mélange une fois de plus les torchons et les serviettes, etc.

Pierre Martin : Parmi les points insuffisamment approfondis, je retiendrais l’asymétrie du désir sexuel entre Hommes et Femmes, qui n’est certes pas la clé unique de tout le reste, mais qui me semble quand même jouer dans la vie la plus quotidienne un rôle absolument crucial et à la lettre déterminant. En d’autres termes, le fait qu’en règle générale, dans les relations entre hommes et femmes, il arrive incomparablement plus souvent à un homme d’avoir envie d’une femme qui n’a pas envie de lui qu’il n’arrive à une femme d’avoir envie d’un homme qui n’a aucune envie d’elle, ce fait, donc, induit des conséquences absolument colossales dans les rapports de force entre hommes et femmes au quotidien. Pour le dire autrement, donc, je trouve que le décalage immense de séduction physique entre hommes et femmes en faveur des femmes, et les conséquences immenses de ce décalage, ne sont pas du tout suffisamment évoquées : la place du Beau dans les rapports entre hommes et femmes est hélas à l’évidence beaucoup plus primordiale qu’on ne veut bien l’admettre, y compris et peut-être même désormais surtout dans le regard que les femmes portent sur les hommes.

Stéphane Beau : La question de la sexualité est déjà, en soi, un thème transversal d’une complexité phénoménale qui peut être appréhendé selon un nombre infini de points de vue : biologique, philosophique, moral, politique, culturel, religieux, psychanalytique, poétique, pornographique, artistique, anatomique… Nos sociétés ne sont pas à l’aise avec cela. J’en prends pour simple illustration ce fait qui m’a toujours étonné : si un film présente des scènes de sexe, même sous une forme très gentillette, sans aucune violence ni vulgarité, il sera systématiquement interdit aux moins de 16 ans. Alors qu’un film mettant en scène un nombre incalculable de meurtres, de violences, de scènes sanglantes, de gros mots, de sentiments pervers, sadiques, inhumains sera seulement interdit aux moins de 12 ans. Ce qui démontre bien à mon sens l’ambivalence qui est la nôtre vis-à-vis du sexe et de la violence. Alors forcément, quand on ajoute à cette problématique celle du rapport hommes/femmes, on ajoute de la complexité à de la complexité et on ne peut que s’éloigner toujours plus de cette simplicité binaire à laquelle aspirent les féministes.
C’est un fait que, dans mes Hommes en souffrance, mon propos s’est surtout limité à mettre en évidence les absurdités de cette simplification binaire en montrant à quel point, aujourd’hui, dans le discours féministe, on oppose bêtement la sexualité masculine, forcément agressive, dégradante, plus ou moins pathologique, à la sexualité féminine, délicate, pure, sensuelle, saine... L’idée étant de signaler aux féministes, toujours soucieux de faire la chasse aux stéréotypes, que là, pour le coup, il y en a un beau, à côté duquel ils passent tous.
J’avoue que je n’ai pas assez réfléchi en détail sur cette question de la sexualité pour pouvoir vous proposer ici une réponse digne de ce nom. Mais faute d’apporter des réponses, au moins puis-je mettre en avant deux ou trois faits qui m’interrogent.
Par exemple la place ambiguë de la notion de « nature » dans la pensée féministe. Dans leur souci de détacher la femme de la maternité et d’un certain nombre de tâches domestiques ou liées à ce qu’on regroupe sous le terme de « care », les féministes s’efforcent, depuis quelques années, de nous expliquer, notamment au travers de la théorie du « genre », que tout est social et que le principe de base de ce « social », c’est la domination masculine.
La sexualité a bien entendu été relue selon cet angle de vue : elle est alors définie comme exprimant la volonté de l’homme (le prédateur), d’affirmer son autorité sur la femme. Et pour cela, tous les moyens lui sont bons : le viol, l’emprise, la burqa, la pornographie, le harcèlement de rue… Dans ce discours, la femme est généralement représentée sous la forme d’une proie qui n’a aucune part de responsabilité ni de liberté dans ce qui advient d’elle. Notons au passage que ce n’est pas par hasard que j’emploie les termes de « prédateur » et de « proie » car on voit bien que, malgré l’envie affichée par les féministes de nier les principes naturels, il leur est difficile de s’extraire totalement de sa symbolique.
Interroger la manière dont les femmes s’habillent, la manière dont elles vivent leur sexualité, leurs besoins, leurs désirs, les jeux de séduction qu’elles peuvent mettre en œuvre, les signaux qu’elles renvoient aux hommes et ceux qu’elles attendent en retour de ces derniers, ce sont là des questions qu’il ne faut surtout pas poser. Si on a le malheur de le faire, la sanction est immédiate : « de quel droit, vil phallocrate, osez-vous vous mêler de ce que ressentent les femmes, de la manière dont elles se vêtent, se maquillent ? Comment pouvez-vous laisser sous-entendre que si les femmes sont victimes de viols ou de harcèlement, c’est parce qu’elles l’ont cherché ? » Et le débat est automatiquement clos. Ce qui est dommage car c’est justement à partir de là qu’il devrait s’ouvrir. Car tout ce que nous renvoyons comme images, comme couleurs, comme signaux olfactifs, décoratifs, mouvements, fait sens. Et le propre du sens est d’être interrogé.
Quand je vois dans la rue de nos villes, les jours d’été, des jeunes filles se promener les jambes à l’air jusqu’aux fesses, le ventre à l’air, les épaules à l’air, maquillées à l’extrême, quand j’en croise d’autres perchées sur des talons interminables, exhibant leurs tatouages et leurs décolletés, quand j’en aperçois d’autres, au contraire, cachées sous leurs voiles foncés, les mains gantées, je ne peux pas m’empêcher de me demander quel sens il y a derrière tout cela. Idem quand j’observe les vêtements des hommes et que je constate qu’à quelques rares variantes près (variantes essentiellement liées aux saisons et à la température ambiante), ils dévoilent toujours les mêmes parties du corps. Je me dis alors qu’avant de condamner le sexisme ambiant des hommes à l’égard des femmes, il serait peut-être plus intelligent d’interroger tous ces hommes et ces femmes sur le sens qu’ils donnent à ces signes qu’ils se renvoient mutuellement, consciemment ou non, sur le sens des informations qu’ils perçoivent, et sur la manière dont ils les interprètent. On en revient toujours au même : au lieu de juger et de condamner, interrogeons-nous prioritairement sur le sens, nous aurons plus de chance d’avancer vers une conclusion… sensée !
Emportés par leur haine de la nature, les féministes oublient par exemple (ou désirent oublier) qu’avant des d’être des humains, nous sommes des animaux, qu’il n’y a pas de honte à cela, et que la majorité des comportements et des attitudes des êtres civilisés que nous croyons être garde encore les traces de cette animalité. Et s’il y a bien un sujet qui est en lien direct avec cette animalité, c’est la sexualité. Konrad Lorenz, dont je suis un fervent lecteur (et je ne peux qu’inviter les lecteurs qui ne l’auraient pas encore fait à se pencher sur ses écrits (L’agression, une histoire naturelle du mal notamment) montre très bien dans ses études à quel point tout ce que les hommes et les femmes mettent en œuvre dans la séduction, dans la parade amoureuse, dans l’expression et la satisfaction de leurs désirs, dans la violence et la puissance pulsionnelle qui sous-tend tout cela, n’a rien de social à proprement parler. Certes la société, par le biais de rituels, de tabous, d’inhibitions a remodelé tout cela après coup. Certes la culture (dont les religions font partie) a ensuite rhabillé cette animalité pour lui donner diverses formes allant des modèles les plus contraints aux amours les plus libres. Mais aucun de ces rhabillages, aucun de ces remodelages n’a pu totalement effacer les racines animales de la sexualité humaine et de tout ce qui s’y en découle : conjugalité, paternité, agressivité…
Bien sûr qu’on peut les nier ces racines, faire comme si elles n’existaient pas, mais je reste convaincu que tant que l’on ne sera pas capable pour l’humain d’admettre ce que nous tenons pour être des évidences pour le cheval, le chien le lapin ou la perruche, nous aurons beaucoup de mal à progresser sérieusement dans la compréhension des rapports hommes femmes.
Prenons l’exemple des violences conjugales que les féministes conçoivent comme étant un fait social se traduisant par la volonté affirmée des hommes de dominer les femmes. Konrad Lorenz apporte sur ce point un éclairage très différent en rappelant que la violence fait partie intégrante du rapport amoureux dans la grande majorité des espèces. Ce qui peut la limiter, ce sont justement les rites, les tabous, les inhibitions que ces espèces ont pu développer, soit naturellement, soit par le truchement de la culture. Ces inhibitions sont la plupart du temps rendues possibles par le fait que des différences visibles ou perceptibles existent entre les individus et les groupes d’individus (les jeunes, les vieux, les mâles, les femelles). Il serait de ce fait légitime, aujourd’hui, compte tenu de l’évolution de nos sociétés de se demander si l’indifférenciation qui est à la mode sous motif d’égalité (il n’y a plus de jeunes, de vieux, d’hommes, de femmes, de père, de mère, tout le monde s’habille de la même manière, pratique les mêmes activités, développe les mêmes goûts, les mêmes idées), en faussant les repères des logiques d’inhibitions, ne génère pas plus de violence qu’elle n’en évite ? Voilà un vrai sujet de débat à mon sens, mais il faudra sans doute beaucoup de temps avant que les féministes acceptent de l’envisager comme tel.

Pierre Martin : Un autre regret : je trouve que vous évoquez beaucoup, beaucoup trop vite ce scandale qu’est le décalage entre le nombre de suicides masculins et le nombre de suicides féminins. Car le suicide n’est évidemment pas une statistique lambda : il est par définition même la photographie synthétisant le « mieux » la désespérance globale de la catégorie concernée, et a donc forcément une valeur en quelque sorte « prioritaire » et « englobante » car il implique nécessairement, dans son sillage, d’autres points sur lesquels la catégorie de population concernée est défavorisée. Que dirait-on donc si les femmes étaient trois fois plus nombreuses que les hommes à se suicider ? On ne parlerait que de ça dans les médias à longueur de journée !

Stéphane Beau : Cette problématique du suicide, en effet, est assez symptomatique des incohérences qui parasitent aujourd’hui le discours supposé humaniste et égalitaire des féministes. Car on voit bien que pour ces derniers, si les hommes et les femmes sont censés être égaux, leur mort ne l’est pas encore. Ainsi, la banalisation de la mort de l’homme reste la norme alors que celle de la femme est de plus en plus souvent présentée comme étant un drame inadmissible. Le fait que les hommes soient majoritaires à mourir de morts violentes ou de suicides, que leur espérance de vie demeure plus courte que celle des femmes n’émeut effectivement pas grand monde, comme s’il s’agissait là de constats logiques : les hommes sont violents, même entre eux, ils se mettent en danger, ne prennent pas soin d’eux : il est normal que leurs morts soient plus brutales que celles des femmes.
Je note ainsi assez régulièrement à ce sujet, que lorsque dans les médias les décès liés aux violences conjugales sont évoqués, ceux des hommes ne sont quasiment jamais cités ou, quand ils le sont, c’est en général pour préciser qu’ils étaient eux-mêmes violents. Autrement dit : ils l’ont un peu cherché, quand même, non ?
On évoque également parfois les hommes qui se sont suicidés (ou ont tenté de le faire) après avoir tué leur conjointe. Mais là encore, le ton est rarement empathique. Comme si ces suicides n’étaient rien d’autre que la confirmation de la folie furieuse des intéressés. Les discours officiels sur le suicide en général sont pourtant habituellement plus compréhensifs. Baladez-vous sur n’importe quel site de prévention du suicide et vous tomberez à chaque fois des discours déplorant « cette souffrance parfois indicible, ces maux qui ne trouvent pas de mots ou encore cette douleur qui devient à ce point insupportable qu'on crie son envie de mourir comme une ultime tentative de solution pour enfin cesser d'avoir mal. La personne suicidaire ne veut pas mourir. Ce qu'elle veut c'est arrêter de souffrir. Le suicide intervient alors au bout d'une longue chaîne de tentatives pour trouver une issue à cette souffrance » (exemple pioché au hasard, sur un site belge). S’il en est ainsi, qu’est-ce qui nous empêche de nous interroger sur cette « longue chaîne de tentatives pour trouver une issue » qui peut pousser un homme à tuer sa femme et parfois ses enfants avant de se tuer lui-même ? La presse aime bien parler de « forcené » dans ces cas-là. C’est plus simple en effet que de s’interroger sur la réalité de l’offre d’écoute qui est actuellement proposée dans notre pays aux hommes en souffrance.
Par contre, quand il s’agit de rappeler que les femmes victimes de violences conjugales se suicident cinq fois plus que la moyenne des femmes, les féministes retrouvent comme par magie tout leur potentiel d’empathie. C’est dommage, car je reste intimement convaincu que le fait de mieux entendre les souffrances des hommes et de les aider à trouver des issues à ces souffrances, permettrait de faire baisser le nombre des violences conjugales de manière bien plus importante que n’importe quelle campagne publicitaire contre le harcèlement ou le sexisme. Peut-être que je me trompe, mais pour le savoir, il faudrait essayer. Seulement, en l’état actuel des choses, les propositions allant dans ce sens restent très minoritaires et elles sont souvent systématiquement décriées par les féministes (groupe de paroles de pères par exemple).
Cette banalisation de la mort de l’homme se constate donc assez souvent (à condition d’avoir envie d’y prendre garde). On a pu le remarquer encore dernièrement lors de l’affaire Catherine Sauvage. Le fait que cette femme ait tué son mari n’a ainsi posé aucun problème aux féministes qui ont pris sa défense. Limite même si elles ne l’ont pas approuvé. Ce salaud-là, quand même, on ne va pas le plaindre ! Le plaindre, non, peut-être pas. Mais il y a quand même eu meurtre dans un contexte qui ne correspond pas à ce qui peut relève normalement du registre de la légitime défense. Alors que convient-il de faire ? Faut-il revoir ou élargir le principe de la légitime défense ? Peut-être, c’est sans doute un débat qui mérite d’être posé. Mais peut-on banaliser le meurtre d’un homme sous prétexte qu’il était violent ? Et où plaçons-nous le curseur ? Qui peut nous garantir que la grâce présidentielle accordée à Catherine Sauvage ne sera pas la première étape d’un permis de tuer délivrer aux femmes, indépendamment de toute question de légitime défense, dès qu’elles s’estimeront « sous emprise » ou en danger ? Le meurtre d’un homme (ou d’une femme) est toujours un acte grave et la banalisation de la mort marque toujours le premier pas vers la barbarie.

En parlant de barbarie et pour rester poursuivre dans cette idée de banalisation de la mort de l’homme, je suis régulièrement épaté d’entendre féministes convaincus d’être progressistes et généreux, quand ils retracent l’histoire de l’émancipation des femmes, nous expliquer, avec des trémolos dans la voix, que la Première guerre mondiale a été un moment fondateur qui a permis aux femmes d’accéder massivement au salariat. En oubliant généralement de préciser que cette émancipation s’est faite au prix fort : la mort de millions d’hommes qui, en plus d’avoir été tués pour beaucoup par les balles et les obus fabriqués par ces consciencieuses nouvelles ouvrières, auraient sans doute été flattés d’apprendre qu’ils œuvraient ainsi, en rendant l’âme brutalement, au rude combat de l’égalité des sexes !

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