vendredi 30 septembre 2016

POUR EN FINIR AVEC LA DOMINATION MASCULINE ? 1/4

– Soyez tranquille, dit la voix d’ombre. Vous ne connaîtrez jamais le plus grand malheur de la terre.
– Pourquoi 
– Parce que vous êtes un homme.
– Vous les faites plus forts que ce qu’ils sont.

Jean Giono, Que ma joie demeure.


Vous avez dit « domination masculine » ?

« La domination masculine ». Voilà bien un concept qui ne m’a jamais convenu car, à mon sens, il n’explique rien. Et il n’explique rien car on voudrait qu’il explique tout. Il désigne un coupable : le masculin, et partant de là ceux qui porteraient directement la responsabilité de cette culpabilité : les hommes. Certes, cette désignation est sans doute très pratique sur le plan idéologique car, dans tous les combats, il est essentiel de bien identifier son adversaire, quitte à désigner d’office un bouc émissaire quand les lignes de front apparaissent un peu trop complexes à dessiner. Mais en quoi cette notion de « domination masculine » nous éclaire-t-elle, concrètement ?

À en croire les féministes (et à leur traîne beaucoup de médias, d’hommes politiques, d’artistes, plus habitués à surfer sur les courants porteurs qu’à utiliser pleinement leurs neurones) la domination masculine serait pourtant un Sésame miraculeux qui ouvrirait toutes les portes de compréhension des rapports hommes/femmes, en nous prouvant que les premiers, depuis la nuit des temps, sous toutes les latitudes, n’auraient eu qu’un seul objectif en tête : dominer les secondes. À l’inverse, celles-ci n’auraient eu de leur côté qu’une unique (et désolante) ambition : accepter cette domination et se montrer soumises.

Certaines et certains, dans le sillage de Françoise Héritier, se sont même efforcés d’élaborer des argumentations compliquées pour expliquer que l’homme, au fond, sacrément rancunier, n’avait jamais digéré le fait de ne pas pouvoir enfanter et, plus grave encore, de ne pas ne pas pouvoir enfanter la différence (à savoir l’autre sexe). Ce que les femmes peuvent bien évidemment faire en donnant la vie soit à des garçons, soit à des filles. Les hommes, depuis, n’auraient eu qu’une obsession : « s’approprier des femmes pour faire des fils qu’ils convoitent ». J’avoue, pour être pleinement honnête, que j’ai du mal à imaginer le brave homme de Neandertal en train de se poser d’aussi existentielles questions et d’élaborer, entre deux chasses au mammouth, d’aussi machiavéliques réponses. Mais bon, faisons comme s’il en était capable.

En tout cas, le schéma explicatif est simple… pour ne pas dire simpliste. Il est facile à retenir et encore plus facile à faire circuler. Peu importe s’il vient contredire d’autres principes de base du féminisme (à savoir que maternité et féminité ne doivent pas être confondues ou qu’une des caractéristiques des pères est justement de ne pas s’intéresser suffisamment aux enfants) ou même ce qu’on tient habituellement pour des acquis historiques (à savoir que la place de l’enfant comme élément central de la famille et enjeu véritable entre les deux parents est une donnée assez récente et plutôt occidentale).

Sans doute que la capacité à porter un enfant et à le mettre au monde a joué un rôle non négligeable dans la manière dont les rapports de sexes se sont construits, mais ce rôle est forcément très dur à définir et il ne peut en tout cas pas suffire à lui seul à valider l’hypothèse de cette supposée « domination masculine ». Car, en toute logique, si les femmes, depuis les temps préhistoriques, n’avaient en effet pas eu d’autres fonctions sociales que d’être des ventres, elles auraient été réduites depuis longtemps à un esclavage beaucoup plus radical que celui qu’elles ont globalement connu de par le monde.

En réalité, pour prendre pleinement conscience que tout cela ne colle pas, il n'est pas nécessaire d'être doté du QI d'Einstein. Il suffit juste de prendre la peine de se pencher un peu sur cette question de la « domination masculine » avec un minimum d’honnêteté intellectuelle, ce que nous allons essayer de faire dans les pages qui suivent.

La domination masculine face à ses contradictions

Tout d’abord, comment peut-on accorder un quelconque crédit à cette drôle d’hypothèse qui est régulièrement sous-entendue dans les discours féministes : nous serions tous (et surtout toutes) confrontés à une machiavélique planification qui aurait été organisée depuis toujours par les hommes pour maintenir les femmes sous leur joug ?

Vous vous rendez compte ? Depuis la préhistoire et même peut-être avant, tout aurait été fait, pensé, dans les moindres détails par les hommes pour que, dans tous les domaines de la vie, sous toutes les latitudes, sous tous les climats et à toutes les époques, ils s’assurent la totale mainmise sur les femmes ! Dans d’autres contextes, on crierait pour moins que ça au délire complotiste. Qui peut imaginer, en effet (où alors un petit rendez-vous chez un psychiatre est éventuellement à envisager) que les hommes, en cachette, depuis le paléolithique, se transmettent en secret, de père en fils, cette terrible consigne : « en tant qu’homme tu devras poursuivre le combat que nous autres mâles dominants, nous menons depuis toujours, à savoir asservir les femmes » ?

J’imagine bien sûr les réactions à ces lignes : « ce que vous dites est absurde, la domination se fait de manière beaucoup plus subtile et s’impose dans les faits par la force des habitudes et des stéréotypes ». Admettons. Mais même là, on se heurte une sacrée contradiction : si cette domination se fait indépendamment des « volontés » individuelles, comment se construit alors cette « volonté collective » des hommes de dominer les femmes ? D’où provient-elle ? De la « nature » ? Hypothèse irrecevable pour la grande majorité des féministes qui tiennent fermement à ce que dans l’humain tout soit social.

Alors quoi ? Moi je veux bien que l’on parle de « domination masculine », mais dans ce cas il faut qu’on m’explique précisément d’où elle vient, et surtout où elle va. Car, comme je l’ai déjà expliqué dans mon livre sur les Hommes en souffrance, je continue à avoir du mal à comprendre pourquoi les hommes, supposés dominer totalement les femmes depuis l’aube de l’humanité, continuent systématiquement à être ceux qui meurent les plus jeunes, qui ont le plus d’accidents, qui subissent le plus d’agressions, qui se suicident le plus, qui se chargent toujours des tâches les plus pénibles, dont la santé est la plus dégradée, qui meurent massivement pendant les guerres…

Si on était en face d’une « domination masculine » réelle, toutes ces données devraient s’inverser comme c’est le cas par exemple dans le modèle de la domination bourgeoise (appelons là ainsi pour aller vite) : les plus riches, ceux qui détiennent le pouvoir, occupent en effet les postes les moins dangereux pour la santé, ils vivent plus vieux que les ouvriers, ont des conditions de vie plus favorables, leurs enfants vont dans de meilleures écoles… Là oui, on peut sans doute parler de domination. Mais la « domination masculine », où est-elle ?

Ou alors les hommes, en plus d’êtres violents et malveillants, sont d’indécrottables imbéciles ? Ils sont archi-dominants, mais ils sont incapables d’en profiter réellement ? Admettons, la encore, mais il faudra quand même m’expliquer comment, en étant aussi abrutis, ils ont réussi à maintenir leur domination aussi longtemps.

Le pilonnage idéologique

Malgré cela, en face, le pilonnage idéologique ne fléchit pas. De pierre Bourdieu à Françoise Héritier, en passant par les vulgarisateurs du féminisme comme Patric Jean, le discours reste identique : les rapports hommes/femmes ne peuvent – ne doivent – être lus qu’au regard d’un seul et unique point de vue : celui de la « domination masculine ». C’est ce que nous rappelle justement Françoise Héritier dans Masculin/Féminin : « Cherchant d'où pouvait provenir cette "valence différentielle des sexes", quels seraient les phénomènes premiers pris en considération pour expliquer son universelle présence, j'en suis arrivée à la conclusion hypothétique qu'il s'agit moins d'un handicap du côté féminin (fragilité, moindre poids, moindre taille, handicap des grossesses et de l'allaitement) que de l'expression d'une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier ». Notons bien, au passage, qu’elle parle délibérément de « volonté », ce qui marque bien sa volonté à elle, en tout cas, de placer originellement l’homme dans une position de responsable, sinon de coupable.

De son côté, Patric Jean va encore plus loin. Selon lui, l’homme n’est pas seulement « volontairement » dominant, il l’est « ontologiquement » : « En tant qu'homme, je ne peux qu'observer que, même en dénonçant les inégalités, je reste membre d'une classe dominante qui me confère des privilèges que je ne peux pas toujours remettre en question individuellement ». Son raisonnement va même tellement loin qu’il estime qu’en tant qu’homme, il ne peut qu’ignorer « en quoi consiste l'expérience du monde en tant que femme », marquant là une rupture solipsiste quasi irréductible entre les hommes et les femmes. Car si un homme ne peut pas appréhender l’expérience du monde perçue par les femmes, et s’il en est de même dans l’autre sens, à quoi bon lutter pour une union pacifique entre les deux sexes ? À quoi bon parler de genre, de sexe social, d’absences de différences entre les hommes et les femmes si même « les hommes "les vrais", les gentils, ceux qui brillent dans le bon camp et affichent un "féminisme" évident » restent à jamais suspects ?

Que l’on interroge la capacité d’un humain à appréhender réellement ce que son semblable ressent, je ne suis pas contre. Mais poser comme principe qu’en tant qu’homme je ne peux pas comprendre ce que ressent une femme implique beaucoup de conséquences. Ne serait-ce que le simple fait de rendre tout aussi légitime la proposition inverse : les femmes ne peuvent pas comprendre les hommes et ne peuvent donc porter sur leurs intentions, leurs volontés ou leurs actes que des jugements erronés ? Ce qui signifierait que tous les discours tenus par les femmes (qu’elles soient ou non féministes) sur les hommes, seraient logiquement irrecevables.

Faut-il donc poser comme principe que, dorénavant, les femmes ne devront plus s’occuper que des questions des femmes et les hommes de celles des hommes (ce qui va mettre Patric Jean en difficulté car, parler à la place des femmes est quand même son principal gagne-pain depuis des années) ? Et les noirs ? Ai-je encore le droit de parler des noirs si je suis blanc ? Des alcooliques si je suis abstinent ? Des homosexuels si je suis hétérosexuel ? Des enfants si je n’en ai pas ? Du mariage si je suis célibataire ? Des musulmans si je suis athée ? De la ville si j’habite à la campagne ? On voit que cette logique absurde, si on la déroule à l’extrême, peut nous emmener très loin. Trop loin d'une réflexion digne de ce nom, en tout cas.


Il est en tout cas assez surprenant, pour le quidam moyen que je suis, de voir que toutes ces contradictions choquent si peu de monde. Je suis encore plus étonné de constater que des grands esprits comme ceux que j’ai nommés plus haut puissent commettre des erreurs de méthodologie aussi flagrantes. En effet, n’importe quel étudiant en première année de sociologie sait qu’on ne vérifie pas une hypothèse en se contentant de rassembler les éléments susceptibles de prouver qu’elle est exacte. On ne bâtît pas une réflexion en posant d’abord la conclusion (à savoir, en l’occurrence, que la « domination masculine » existe et est indiscutable) avant d’avoir posé la problématique et d’avoir confronté cette problématique à des hypothèses inverses ou divergentes. Mais là, même Bourdieu (pourtant habitué à débusquer les déterminismes sociaux et les violences symboliques), même Héritier, piétinent allègrement ces postulats méthodologiques dans leurs réflexions sur les rapports hommes/femmes. Sans aucun complexe, ils partent directement de la fin : la domination masculine existe. Tout le reste de leur démonstration relève ensuite moins de l’argumentation que de l’illustration.

A suivre :
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