lundi 17 octobre 2016

CECI N'EST PAS UNE PIPE...


Les débats autour du « genre » sont tout même assez curieux. Nous avons eu l’occasion de le constater ces derniers jours, avec l’intervention du pape François qui a accusé les manuels scolaires français de propager la « colonisation idéologique » de la « théorie du genre ». 

Ce qui a entraîné, immédiatement, la maintenant traditionnelle riposte des défenseurs du genre : « la théorie du genre n’existe pas, il n’y a que des études de genre ». Circulez, y a rien à voir ! S’ils le disent… 

Personnellement, je ne sais pas si « la théorie du genre/les études de genre » (rayer la mention inutile) a/ont gravement contaminé les programmes scolaires, mais ce dont je suis certain, c’est que les mœurs puériles de la cour de récréation se sont durablement invitées dans les débats publics ! Et l’envie serait forte, pour ma part, de renvoyer le pape et Najat Vallaud-Belkacem chacun dans un coin avec un bonnet d’âne sur la tête. 

Certes, on peut légitimement se gausser de « la parole pour le moins légère et infondée » du pape, comme le fait notre merveilleuse ministre de l’éducation. Entendre le représentant de l’Église catholique romaine déplorer une « colonisation idéologique » est effectivement assez drôle. Mais en face, comment ne pas s’esclaffer quand on entend tous les ténors du féminisme nous expliquer qu’il est absurde de parler de « théorie » quand on parle du « genre ». Car attention, c’est complètement différent. Mélanger les deux, c’est faire comme dans le célèbre sketch des Inconnus, confondre les bons chasseurs avec les mauvais chasseurs (vous savez : le bon chasseur, il vise et il tire alors que le mauvais, hein, il vise et puis… il tire !).
Essayons malgré tout de tirer (en bon chasseur de logique) les choses au clair. Quelle est la différence entre « études de genre » et « théorie du genre » et pourquoi est-il si important de différencier les deux formulations ? 

Les études de genre, lit-on sur l’incontournable Wikipédia, « forment un champ de recherche pluridisciplinaire qui étudie les rapports sociaux entre les sexes. De manière générale, les études de genre proposent une démarche de réflexion et répertorient ce qui définit le masculin et le féminin dans différents lieux et à différentes époques, et s’interrogent sur la manière dont les normes se reproduisent au point de sembler "naturelles" ». 

Bon, d’accord. Et une théorie, c’est quoi ? Selon le Larousse, c’est un « ensemble organisé de principes, de règles, de lois scientifiques visant à décrire et à expliquer un ensemble de faits », ou un « ensemble relativement organisé d'idées, de concepts se rapportant à un domaine déterminé ». Sur le site du CNRTL, on lit : ensemble de notions, d’idées, de concepts abstraits appliqués à un domaine particulier et organisés en système (avec une finalité didactique) ». 

Et la différence entre les deux ? À première vue, ce n’est pas facile à dire : « champ de recherche », « domaine déterminé », « répertorient ce qui définit », « ensemble d’idées, de concepts », « démarche de réflexion », « décrire et expliquer ». Les termes de la définition de la théorie peuvent assez facilement se glisser dans celle des études de genre, et vice-versa. Et puis, le mot « théorie », si on ne le prend pas dans son acception péjorative d’hypothèse hasardeuse est plutôt un terme qui a une vraie valeur scientifique. À ma connaissance, Einstein n’a jamais grogné parce qu’on parlait de « théorie de la relativité » au lieu de parler « d’études de la relativité ». 

Alors pourquoi les féministes récusent-ils ainsi, et aussi fermement le vocable de « théorie » quand on l’associe au mot « genre » ? L’explication est simple : la théorie est potentiellement réfutable alors que l’étude l’est beaucoup plus difficilement puisqu’elle ne représente qu’une partie d’un grand ensemble, d’un work in progress 

Que des réflexions s'élaborent sur la question du genre est légitime, comme le sont de la même manière toutes les études visant à décrypter les mécanismes des déterminismes sociaux. Par contre ce qui est moins légitime, c’est d’essayer de faire croire au badaud que ces études naissent comme ça, de rien, sans aucun postulat, sans aucunes prémices, sans aucune hypothèse de base. Car le problème, ce ne sont pas ces études en elles-mêmes, mais le fait que l’on tente de nous les présenter comme étant détachées de toute idéologie, ce qui est quasiment impossible dans le domaine des sciences humaines. Pour rappel, l’idéologie est un « ensemble plus ou moins cohérent des idées, des croyances et des doctrines philosophiques, religieuses, politiques, économiques, sociales, propre à une époque, une société, une classe et qui oriente l'action » (CNRTL). 

Qui « oriente l’action » : on peut difficilement être plus clair. Bien sûr que les études de genre sont orientées idéologiquement, elles ne surgissent pas comme ça, spontanément, de nulle part. Bien sûr qu’elles sont indissociables de « croyances et de doctrines philosophiques, religieuses, politiques, économiques, sociales ». Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne qu’elles sont fortement liées aux combats féministes et aux questions d’orientation sexuelle. Et pourquoi pas ? Ce n’est pas une tare : il faut bien que les hypothèses viennent de quelque part. 

Et puis, le constat que l’école reproduit plus les inégalités qu’elle ne les atténue n’a rien de très neuf. C’est vrai pour les inégalités de genre, comme ça l’est pour les inégalité sociales en général : les enfants d’ouvriers réussiront moins que les enfants de cadres, les enfants de quartiers défavorisés moins que ceux des quartiers huppés, les enfants d’immigrés moins que les enfants dont les origines sont hexagonales… Concernant ces inégalités que Bourdieu a grandement participé à mettre en évidence, on ne voit d’ailleurs aucun problème à parler de « théorie de la reproduction sociale », alors que là aussi, en pinaillant un peu, on pourrait crier au scandale et dire qu’il ne s’agit que d’études. ce qui montre bien que le problème est ailleurs. 

Privilégier l’angle des inégalités de genre relève d’un choix qui n’a rien d’anodin. Il est sans doute louable de vouloir limiter les inégalités entre les petits garçons et les petites filles, sauf si cela nous sert uniquement à masquer le fait que ça ne résoudra rien sur le plan des autres inégalités, par exemple celle qui continuera à persister entre la petite fille issue de l’immigration et la petite fille d’origine française vivant dans un quartier chic.

On peut même légitimement se demander si la volonté de mettre l’accent sur les inégalités garçons/filles n’est pas surtout un moyen de masquer l’impuissance (ou le manque d’entrain) constaté depuis des décennies pour faire en sorte que l’école serve un peu moins de matrice de la reproduction sociale. 

Le genre utilisé comme cache-sexe de la reproduction, notez que ce serait cocasse !

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