jeudi 6 octobre 2016

CHASSEURS CHASSÉS...

Lors du dernier salon parisien de l’automobile, les associations féministes ont été une fois de plus outrées par les « relents de sexisme » qui se dégagent toujours de cette manifestation. Elles ont fermement condamné « la marchandisation » et « l’hyper sexualisation » du corps des femmes et ont dénoncé cette intolérable survivance d’un machisme « archaïque des années 1950 ». Selon ces zélées Chiennes de garde, et autres grandes prêtresses d’Osez le féminisme, en agissant ainsi, les constructeurs laissent croire aux hommes « qu’on a la fille avec la voiture pour le même prix ».

Bref, elles ont fait leur job et il est difficile de leur reprocher de saisir cette belle occasion de taper une fois de plus sur les hommes, forcément « machos », vulgaires, amateurs de blagues « salaces » et toujours soucieux d’imposer, en toutes circonstances, leur « pouvoir masculin ».

Et comme il se doit, ce zéro pointé a été largement relayé par les médias et même par la « délégation du Sénat aux droits des femmes » (dont j’ignorais l’existence, pour tout vous dire) qui a préconisé, pour remédier à cette vile marchandisation, « le recrutement à parité d’hôtes et d’hôtesses ».

Le problème avec le discours féministe, c’est qu’il repose toujours sur le même fondement : la fameuse « domination masculine », et que cette façon de faire, qui consiste à poser la réponse avant la question, interdit toute réflexion. Car, à force de voir systématiquement de la domination masculine partout, on finit par passer systématiquement à côté de l’essentiel. Les réactions offusquées des féministes à ce salon de l’automobile en sont de parfaites illustrations.

Prenons la « marchandisation » pour commencer. Certes, le salon de l’automobile est un salon marchand où l’on vend… des voitures (et non pas des femmes comme le laissent insidieusement entendre les féministes). On aurait pu attendre, sur cette question de la « marchandisation des corps », d’autres critiques de fond de la part de ces hérauts de l’égalité et de l’émancipation, car on sait bien que, de l’extraction des matières premières, à la conception finale des véhicules, toute la chaîne de production de l’industrie automobile (comme celle de toutes les industries, d’ailleurs) repose principalement sur un principe d’exploitation généralisé des corps des travailleurs – et de corps d’hommes bien souvent.

Mais les féministes se contrefichent de tous ces corps mis à contribution en amont du salon. Ils préfèrent rester fixés sur la marchandisation du corps de ces femmes que les constructeurs mettent en scène sur leurs stands, oubliant au passage de souligner que les hôtesses du salon perçoivent pour dix jours d’activité un salaire équivalent à deux ou trois mois de travail payé au SMIC. Je suis persuadé que parmi les ouvriers qui ont participé à la construction des voitures sur le capot desquelles elles posent leurs élégants fessiers, il y en a pas mal qui aimeraient bien être exploités de la sorte !

Ce qui embête les féministes, au fond, ce n’est pas tant la marchandisation des corps que la « sexualisation » de ces derniers. La preuve : faites en sorte que, sur les stands, la parité entre hôtes et hôtesses soit respectée et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes (ce n’est pas moi qui le dit, je vous le rappelle, c’est la très sérieuse « délégation du Sénat aux droits des femmes »). Le salon de l’automobile ne posera alors plus de problème. On pourra continuer à y vendre des véhicules polluants, qui ont été construits au prix fort sur le plan humain : délocalisations, chômage, relocalisations, exploitation de main d’œuvre moins coûteuse et moins bien protégée socialement. Notons au passage que la marchandisation du corps des « hôtes » (qui sont également choisis sur des critères physiques, ne nous leurrons pas) ne pose tout d’un coup plus aucun inconvénient. C’est magique, la parité !

Par contre utiliser des femmes comme argument publicitaire, demeure inacceptable. Là encore la manière dont le discours féministe réduit le champ du débat est symptomatique. Car la publicité, ce n’est un secret pour personne, appuie quasi exclusivement ses messages sur le principe de « désir ». Et ce principe repose lui-même presque toujours sur celui de « sexualité », au sens large du terme. Autrement dit, le but final de presque toutes les publicités, c’est de nous convaincre d’acheter tel produit parce qu’il nous permettra d’être plus beau, plus séduisant, plus reconnu socialement, bref plus respectable et plus désirable. Cela est valable pour les hommes comme pour les femmes.

S’élever contre cette logique publicitaire qui se soucie moins de la qualité du produit que de ses bénéfices supposés en termes d’image pour ceux qui le consomment, pourrait être un véritable sujet de débat. Pourrait-on en effet envisager un jour d’interdire toutes les publicités qui s’intéresseraient moins aux caractéristiques réelles des produits vendus qu’aux désirs plus ou moins conscients des acheteurs ? Pourquoi pas ? Ce serait pour le coup une véritable révolution. Ce pourrait même être le point de départ d’une profonde remise en cause des fondements du système capitaliste et de ses modes de manipulations. Mais les féministes, prudents, n’en demandent pas tant, car au fond le système leur convient très bien tel qu’il est. La preuve : le groupe Citroën est désormais dirigé par une femme, signe que tout va vers le mieux.

J’imagine très bien ce que certains lecteurs pourraient m’objecter, à ce moment de mon exposé : après tout, les féministes n’ont jamais dit qu’ils souhaitaient tout changer. Ils pointent le doigt sur un des problèmes spécifiques de nos sociétés : la « domination masculine » et l’éternelle exploitation des femmes par les hommes. C’est noble comme projet, incontestablement, mais l’inconvénient de cette approche ciblée, c’est qu’elle est génératrice de contresens. Et en l’occurrence, en ce qui concerne ce salon de l’automobile, les féministes en commettent un énorme : présenter les hôtesses comme étant réduites à l’état de proie, offertes à la prédation des hommes qui abusent de leur autorité pour les draguer, les traiter comme de la viande et éventuellement, s’en « offrir » une à l’occasion (puisque tout est fait pour nous faire croire qu’elles sont vendues avec les voitures).

Sauf que la réalité est toute autre, et si les féministes acceptaient de l’analyser autrement qu’au travers du prisme déformant de leur « domination masculine », ils se rendraient immédiatement compte que la proie, sur ce type de salon, ce n’est pas la femme, mais l’homme. C’est l’éternelle histoire du chasseur chassé qui nous est rejouée ici. Le but de ce salon, comme je l’ai déjà dit plus haut, ce n’est pas de vendre des femmes, mais des voitures ; ce n’est pas de piéger des femmes en leur proposant un emploi salarié et honorablement rémunéré, mais des hommes que l’on doit transformer en acheteurs. Par quels moyens ? Mais par tous les moyens, pardi, à commencer par celui qui a fait ses preuves depuis toujours : la séduction féminine.

Les hommes présents sur le salon savent très bien, pour la plupart, qu’ils ne pourront jamais obtenir les faveurs des gravures de mode qui paradent devant les voitures. Ce qui les caractérise, ces jeunes femmes, justement, c’est leur inaccessibilité. Leurs look hyper-sexualisé n’en fait pas des proies, bien au contraire, mais de modernes Circé libres de transformer à leur guise les hommes qui les abordent en porcs ou en amants. Et vous pouvez être sûrs qu’à la fin du salon, les premiers auront été bien plus nombreux que les seconds.

L’homme du commun qui drague les hôtesses, en passant sur les stands, sait très bien qu’il n’a quasiment aucune chance de « s’offrir » de tels mannequins (et je ne suis même pas persuadé que, pour la plupart d’entre eux, ils nourrissent forcément ce fantasme-là). Par contre, ce qu’il sait – et les hôtesses sont justement là pour amplifier ce message – c’est que, s’il achète une des voitures qui lui sont proposées, il pourra peut-être espérer, dans la vraie vie, séduire des femmes qui leur ressembleront vaguement. Ce qui est une réalité d’ailleurs, car une grosse voiture, un beau costume et un travail valorisant restent des attributs qui augmentent toujours indéniablement le pouvoir de séduction des hommes auprès de beaucoup de femmes. Et tant que cela fonctionnera, les constructeurs auront raison de faire appel à de belles hôtesses.

Alors, parler de marchandisation ? Pourquoi pas. Mais ne pouvons-nous pas honnêtement nous demander si, dans le cas présent, elle ne se fait pas plutôt aux dépens des hommes ? Ne pouvons-nous pas poser l'hypothèse que les hôtesses du salon, loin d’être les proies fragiles des écoeurants désirs masculins, ne sont pas plutôt de très efficaces et très consentantes alliées du capitalisme ? Mais la meilleure façon de ne pas répondre à ces questions, c'est de de ne pas se les poser, n'est-ce pas ?


Quant à l’argument du « machisme archaïque », il est tout bonnement ridicule. L’archaïsme, par définition, c’est l’emploi de pratiques qui ne sont plus d’usage depuis fort longtemps. Hors le salon, en jouant sur les codes de séduction entre hommes et femmes, ne fait que nous démontrer qu’une chose : ces codes sont toujours d’actualité et ça risque de durer encore un bon bout de temps !

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