samedi 1 octobre 2016

POUR EN FINIR AVEC LA DOMINATION MASCULINE ? 2/4

Première partie ICI

Conscientisation et interprétation

Le problème majeur de ce surinvestissement de la notion de « domination masculine », il me semble, c’est que partant d’un objectif louable de conscientisation, les féministes ont fini par sombrer dans une logique d’interprétation parfaitement préjudiciable – pour ne pas dire opposé – à cet objectif.

En effet, il est toujours judicieux d’inviter les humains, naturellement enclins au bovarysme, à prendre conscience de toutes les réalités sociales ou psychologiques qu’ils ne perçoivent pas directement. Les alerter sur le fait que les rapports hommes/femmes ne sont pas aussi simples et mécaniques qu’on peut le penser est forcément utile. Les amener à s’interroger sur ce qui fait qu’en tant qu’homme, j’ai plus de chance d’être PDG que ma voisine par exemple, ou qu’en tant que femme, celle-ci a plus de chances que moi, en cas de divorce, de conserver la garde de ses enfants. Les inviter à s’écarter des évidences pour essayer de redonner du sens à ce qu’ils voient et à ce qu’ils vivent au quotidien, je ne peux qu’approuver.

Mais pour que cette attitude reste bénéfique, il faut que chacun puisse garder une ouverture d’esprit lui permettant, à chaque nouvelle phase de conscientisation, de remettre en question tout ce qu’il croit savoir, en se reposant sans relâche cette interrogation : ne suis-je pas en train de récréer une nouvelle évidence ? Car nous savons bien, comme certains penseurs du 19ème siècle, dans la lignée de Nietzsche, nous l’ont expliqué, que les humains sont naturellement beaucoup plus attirés par les « mensonges vitaux » que par la lucidité. Les féministes contemporains n’ont hélas pas su échapper à cette impitoyable loi.

Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire, à ce sujet, sur la manière dont les féministes connotent systématiquement le terme de « stéréotype ». Les stéréotypes ne peuvent être, à leurs yeux, que de mauvaises habitudes qui enferment les humains dans des positions sociales non choisies ou dans des comportements contraints. Jamais ils ne se demandent pourquoi ces comportements ont été ainsi fixés, ni si cette fixation peut avoir eu un sens, à un moment où à un autre. C’est pourtant l’hypothèse que retient Peggy Sastre dans La Domination masculine n’existe pas : « Si aujourd’hui et de par le monde entier, les femmes sont "assignées" à des valeurs de prudence, d’altruisme, de faiblesse ou d’inquiétude, c’est que de telles manières d’accommoder le monde leur ont été longtemps profitables. Idem pour les hommes, forcément têtes brûlées, compétiteurs, agressifs et égoïstes ».

C’est sûr que, si on ne regarde que les stéréotypes associés aux femmes, et si on les connote à priori négativement, on ne peut qu’aboutir à les considérer comme étant des preuves irréfutables de la « domination masculine ». Mais si on prend en compte tous les stéréotypes, aussi bien ceux qui touchent les femmes que les hommes, on est bien forcés d'admettre qu’ils posent des cadres à tout le monde et que leur raison d’être est sans doute moins de légitimer un principe de domination que de cristalliser des structures sociales qui ont, au moins un temps, été utiles à toutes et à tous.

Dépassant l’objectif louable de la conscientisation, les féministes ont hélas cherché à construire un nouveau modèle explicatif des rapports hommes/femmes en ne retenant que les « évidences » qui allaient dans le sens de leur démonstration, à savoir : démontrer que la « domination masculine » existe. La preuve : les hommes sont des violeurs, des harceleurs, des maris violents, des abuseurs d’enfants, des tyrans accrochés à leurs privilèges, ils ne veulent pas participer aux tâches ménagères, ils se réservent les meilleurs places… Avec à la clé, comme il se doit toute une ribambelle de statistiques illustrant tous ces vilains travers.

Seulement, en présentant les choses ainsi, les féministes passent à côté de l’essentiel de ce que  ce que sont aussi, au quotidien, les rapports hommes/femmes : des rapports affectueux, générateurs de plaisirs, des rencontres enrichissantes, des projets communs, des constructions solides, des solidarités, des collaborations fructueuses, des partages, des échanges. D’ailleurs, s’il n’en était pas également ainsi, si l’ensemble des rapports hommes/femmes n’étaient que des rapports violents de domination, l’humanité n’aurait jamais pu dépasser le stade de la préhistoire ; jamais aucune civilisation digne de ce nom n’aurait pu voir le jour sur un sable aussi mouvant.

Alors, pourquoi vouloir focaliser les débats sur le versant sombre de la problématique ? Privilégier les signes illustrant la domination aux dépens de ceux qui témoignent de l’harmonie et de la complémentarité relève d’un choix idéologique qui est d’autant plus problématique que les féministes ne l’assument pas et continuent de clamer qu’ils luttent pour un monde meilleur. Sauf que le monde meilleur, si par hasard nous pouvons l’atteindre, ne se gagnera pas en poursuivant la lutte, mais en recherchant l’équilibre.

L’impossible équilibre ?

Même si dire ceci n’a pas bonne presse, je ne peux pas faire autrement que répéter que le discours féministe, tel qu’il se développe actuellement, souffre d’un défaut terrible de consistance, de logique et d’équilibre. J’insiste sur ce dernier mot car je demeure assez convaincu qu’aussi bien dans la nature en général que dans les affaires humaines en particulier, tout tend toujours à trouver un point d’équilibre. Et l’hypothèse de la « domination masculine » en manque cruellement. En effet, un système totalement favorable aux uns et absolument défavorable aux autres ne peut pas perdurer dans le temps. Quelques années éventuellement, quelques siècles si ça peut vous faire plaisir, mais en autant cas des dizaines de milliers d’années.

Je ne vois pour ma part que deux hypothèses pour expliquer la permanence du rapport hommes/femmes tel que nous le connaissons et tel que le dénoncent les féministes. Soit les hommes et les femmes ont trouvé un intérêt à ce que ce que ce modèle perdure aussi longtemps sous cette forme, et dans ce cas la question de la domination n’est plus prioritaire ; soit la question de la domination n’a rien à voir (ou pas directement en tout cas) avec le rapport hommes/femmes.

Comment imaginer effectivement une domination sans partage des hommes, depuis toujours, sans que jamais, à aucun point du globe, à aucune époque, nous n’ayons assisté à quelque chose qui ressemblerait, de près ou de loin, à une révolte des femmes ? Certes, depuis quelques décennies (voire quelques siècles en comptant très large) on voit bien que ces dernières font de plus en plus entendre leur voix, mais ce réveil tardif, si on le met en parallèle avec les dizaines de milliers d’années où il ne s’est rien passé de réellement marquant, apparaît assez anecdotique. D’autant que cette « révolte » n’en est pas vraiment une puisque les doléances féminines contemporaines visent bien moins souvent à condamner le système qu’à réclamer une part du gâteau.

Non seulement les femmes n’ont jamais porté de réel mouvement de révolte, mais au contraire, elles ont très souvent été les plus ardentes gardiennes du système, qu’il soit religieux, bourgeois ou patriarcal. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les socialistes ont tant tardé à leur accorder le droit de vote.

Ce conformisme est d’ailleurs toujours d’actualité. On constate ainsi que, paradoxalement, même si le dogme féministe s’impose de plus en plus despotiquement dans le discours public, les femmes qui ne se retrouvent pas dans cette idéologie sont loin d’être des exceptions. C’est parce qu’elles sont sous emprise nous expliquent les féministes, elles sont aveuglées par les stéréotypes, par les réflexes « genrés ». Autrement dit : en plus d’être dominées, elles sont idiotes.

N’empêche qu’à force de répéter que les femmes ont toujours été dominées, qu’elles n’ont jamais eu leur mot à dire dans la marche du monde, les féministes en arrivent à réécrire une histoire de l’humanité où les femmes sont absentes. Ce qui ne les empêche pas pourtant de reprocher aux hommes d’en faire autant et de lutter contre cela en ressortant régulièrement des placards de l’histoire des listes de femmes célèbres injustement oubliées (ou en célébrant, comme le propose « Osez le féminisme », des journées du « matrimoine »). Mais le féminisme n’en est plus à une contradiction près…

En tout cas, on voit bien que l’on atteint ici une des extrêmes limites de la logique féministe qui finit par produire un discours encore plus négatif à l’égard des femmes que celui formulé par la plupart des soi-disant « masculinistes » qui, dans leur grande majorité, n’oseraient même pas en dire autant.

Domestique et sauvage

Bien qu’étant intimement convaincu du fait que le concept de domination masculine était non seulement peu fiable sur le plan intellectuel, mais en plus dangereux sur le plan idéologique, je me suis longtemps heurté à ce mur : que proposer à la place ? Car on ne peut pas nier l’existence de différences, voire d’inégalités et de violences entre les hommes et les femmes.

Des réponses sont certainement à rechercher du côté de l’éthologie comme nous invite à le faire des chercheurs comme Konrad Lorenz. Ce dernier nous rappelle très justement, dans L’Agression, une histoire naturelle du mal que « c’est un fait qu’une bonne dose d’agression entre précisément dans les liens les plus intimes et les plus personnels qui puissent exister entre les êtres vivants ». C'est aussi la voie retenue par Peggy Sastre dans sa darwinienne étude : La Domination masculine n'existe pas.

Mais cette piste « naturelle » ne suffit pas car, contrairement aux oies ou aux cichlides nacrés du Brésil, les hommes n’en sont pas demeurés au stade de la nature, mais ont développé d’autres façons d’être au monde : culturelles, civilisationnelles. C’est de ce côté-là, aussi, qu’il nous faut aller voir.

C’est par hasard, et encombré par ces questionnements confus que dernièrement, en lisant Le Mythe de la machine de Lewis Mumford, je suis tombé sur un modèle explicatif beaucoup plus solide et cohérent.

Que nous dit Mumford ? Qu’au néolithique, alors que l’agriculture et l’élevage commencent à se développer fortement, la population humaine se trouve en quelque sorte scindée en deux. D’un côté les chasseurs, plutôt nomades dont les qualités principales sont la force, le courage, l’agilité, la ruse, l’instinct, l’adaptabilité, la brutalité. De l’autre les cultivateurs, forcément sédentaires qui, pour faire face aux contraintes de leur activité ont besoin de développer de toutes autres qualités : la patience, le travail long et fastidieux (pour polir les pierres, semer, récolter, moudre le grain…), la projection dans le temps, la capacité à imaginer et à construire ou produire tout ce qui permet cette projection dans le temps (habitations, silos, enclos, terres arables, engrais…).

Deux « castes » se dessinent alors selon Mumford : la caste des chasseurs aventureux et celle des cultivateurs besogneux. Les premiers, tournés vers l’extérieur ne construisent rien. Michelet l'explique très bien dans un magnifique extrait de L’Oiseau : « Une sentence terrible du créateur pèse sur les tribus de chasseurs : elles ne peuvent rien créer. Nulle industrie n’est sortie d’eux, nul art. Ils n’ont rien ajouté au patrimoine héréditaire de l’espèce humaine ». Ils vivent au jour le jour, éventuellement aux crochets des cultivateurs quand la chasse n’est pas bonne. Très vite, sans doute ces chasseurs se sont mués en guerriers quand il s’agissait de piller les villages des cultivateurs.

Les seconds, tournés vers l’intérieur ont donné naissance à ce que nous appelons aujourd’hui le « domestique ». Et on constate que toute l’ambiguïté du terme est en germe dès le début dans la formulation, où la notion de domesticité (autrement la possibilité d’être soumis à la violence et à la force des maîtres) renvoie déjà au caractère pacifique et fragile du « domestique » (au sens de domus, demeure), toujours susceptible d’être victime des abus des chasseurs et des guerriers. Ce modèle atteindra une forme évidente d’apogée au moyen-âge avec le servage.

Quand on envisage la question sous cet angle on constate que la plupart des contradictions ou apories auxquelles nous nous heurtions en nous focalisant sur l’opposition hommes/femmes, s’estompent immédiatement. La question de l’équilibre devient ainsi tout de suite plus claire : le rapport du « domestique » et du « sauvage » (utilisons ces deux termes pour symboliser les deux pôles en présence) cesse de s’apparenter à un simple principe de domination, mais apparaissent au contraire parfaitement complémentaires.

Certes, en opposant « domestique » et « sauvage », on réintroduit, d’une certaine manière, ce principe d’opposition binaire que nous reprochons aux féministes, mais cette opposition, ainsi redéfinie apparaît beaucoup plus riche et laisse la porte ouverte à une multitude d’autres oppositions qui, en fonction de la manière dont on les assemble, offrent une multiplicité d’angles de vue sur la réalité humaine. En effet, si l’on regarde la manière dont l’humanité a évolué depuis le néolithique justement, on constate que ces deux forces ont toujours été en présence et que cette opposition entre domestique et sauvage en recoupe beaucoup d’autres : bâtisseurs vs explorateurs, créateurs vs jouisseurs, scientifiques vs artistes, sédentaires, vs nomades, vie vs mort et bien sûr femmes vs hommes.

A suivre...

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