dimanche 2 octobre 2016

POUR EN FINIR AVEC LA DOMINATION MASCULINE ? 3/4

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Deuxième partie ICI

« Sauvage » ou « domestique » : par-delà le bien et le mal

Mais attention, il ne faut pas tomber, à ce moment de notre démonstration, dans une vision morale de cette opposition. Parler de « vie » et de « mort » ne signifie en aucun cas que la vie (celle portée par les femmes, celle qui naît dans les étables, qui germe dans les épis de blé) est plus noble que la mort (donnée par le chasseur qui chasse pour se nourrir ou le guerrier qui éventuellement défend les siens au péril de sa propre vie). La question n’est pas, ici, de déterminer laquelle de ces forces est la plus légitime ce qui serait absurde. Car même si les « sauvages » semblent porter une charge plus négativement connotée, il ne faut pas oublier que c’est essentiellement dans leurs rangs que se recrutent les explorateurs, les révoltés, les rebelles, les résistants, bref toutes celles et tous ceux qui ont su, à un moment où à un autre, dire non à l’asservissement moutonnier du domestique.

Et à l’inverse, les « domestiques » ne sont pas seulement les garants du progrès, de la culture et de la science. Ils portent aussi en eux tous les germes des dérives communautaires, grégaires et des univers fermés et oppressants que des auteurs tels que Orwell ou Huxley ont très bien décrits. N’oublions jamais non plus, sur ce sujet, les mots terribles d’Ernst Jünger dans Le Traité du rebelle : « La condition d’animal domestique entraîne celle d’animal de boucherie ». Ce à quoi répondait, comme en écho, Jacques Prévert : « La faim règne sur le bétail / et l’abat / Bétail bovin bétail humain / On ne fait pas de détail / au charnier du Marché commun / La matière première est pour rien ». Les camps de la mort, tels que les ont organisés les nazis, peuvent en effet être envisagés comme étant une des concrétisations les plus extrêmes du domestique (planification, mécanisation, standardisation…).

Ce qu’il convient donc plutôt de souligner ici, c’est que ces deux forces ont toutes les deux démontré leur utilité à travers l’histoire : les « domestiques » en posant les bases de presque toutes les civilisations et partant de là, des sciences et de la connaissance au sens large du terme ; les « sauvages » en obligeant les premiers à toujours dépasser leurs limites, aussi bien sur le plan géographique (aller voir au-delà des frontières du village, au-delà des mers et des océans) que sur le plan psychologique : idée qu’il existera toujours des « ailleurs ».

C’est sur ce point que Michelet, même s’il dénonce avec raison les pulsions destructrices des chasseurs, se trompe quand il n’accorde aucune capacité créatrice à ces derniers. Notamment sur le plan artistique, ce qui est paradoxal quand on sait que les plus anciennes traces d’expressions assimilables à un « art », à savoir les peintures rupestres, représentent justement des scènes de chasse. Michelet avait pourtant bien pressenti, lui aussi, qu’il devait y avoir, derrière tout cela, un principe d’équilibre quand il écrit que « créer, détruire, ce sont les deux ravissements de l’enfance », mais il n'a pas su poursuivre jusqu’à leur terme les conséquences logiques de ses pressentiments.

Ce que Mumford fait à sa place en précisant : « Est-il possible que la vie dure mais sans liens du chasseur apporte une liberté d’esprit que les agriculteurs sédentaires ont perdue ? À ne considérer que les, arts et les artefacts qui subsistent, on est conduit à répondre : mais oui, c’est très possible ».

Ce qui signifie clairement que, pour Mumford, si l’on tient absolument à diviser le monde entre ces deux grandes valeurs morales que sont le « bien » et le « mal », on commet forcément une erreur en la réduisant à une opposition entre « mal/sauvages » d’un côté et « bien/domestiques » de l'autre. Penser ainsi nous empêche de voir d’où vient le vrai danger, à savoir de l’union, toujours meurtrière et barbare entre l’organisation militaire du « domestique » et la violence brute du « sauvage ». Ce que Mumford résume très bien dans la phrase suivante : « La sauvagerie et le sadisme de l’homme domestique ont surpassé en d’innombrables occasions, ceux de n’importe quel carnivore. Le complice satanique de Hitler, dans la torture et l’extermination massive, était connu pour être un bon père de famille ».

Une opposition de forces

Penser les choses en termes de « forces » permet d’éviter de tomber dans le piège de la vision manichéenne qui oppose dominants et dominés, opposition dont on sait, depuis La Boétie, qu’elle ne signifie pas grand-chose. Certes, on peut sans doute opposer la force brutale du « sauvage » à la force tranquille du « domestique », mais ces forces ne s’opposent pas : elles se complètent. Plus encore, elles se soutiennent, à la manière des deux colonnes d’une arche qui ne tiennent debout que parce qu’elles prennent appui l’une sur l’autre : si une de ces deux forces venait à disparaître, l’autre ne lui survivrait pas.

Un des indices les plus nets du fait que cette idée d’équilibre de forces a un sens, c’est que malgré les milliers d’années écoulées aucune de ces deux forces n’est jamais parvenue à imposer définitivement sa suprématie à l’autre. Le jeu d’attirance et de répulsion qu’elles exercent entre elles ne s’est jamais atténué. On en découvre des illustrations infinies dans la vie quotidienne, dans la littérature ou dans le corpus cinématographique.

Dans un nombre incalculable d’œuvres, on trouve ainsi la figure du baroudeur, vaguement hors-la-loi, qui durant toute sa vie a été aussi dur avec les autres qu’avec lui-même et qui, l'âge venant, n’a plus qu’un désir : connaître le « repos du guerrier », finir sa vie humblement auprès d’une femme et de quelques enfants en cultivant son lopin de terre. Le thème est classique et a servi de pitch à de nombreux westerns.

Et combien de fois nous l’a-t-on resservie, elle aussi, la figure de la « belle rebelle » qui, oubliant les règles de bienséances, la morale, son mari, ses enfants, sa maison, abandonne tout pour suivre son Bad-boy auprès de qui l’existence sera beaucoup plus incertaine, mais tellement plus excitante ? Citons à titre exemple L’Amant de lady Chatterley, mais nous pourrions en trouver bien d’autres. La plus belle transcription de ces rapports complexes qui unissent le « domestique » et le « sauvage » demeurant à mon sens le Narcisse et Goldmund d’Hermann Hesse.

Pour une remise à plat de l’opposition hommes/femmes

Comme je l’ai noté un peu plus haut, l’opposition hommes/femmes représente indiscutablement une des concrétisations de l’opposition domestique/sauvage. Lors de la révolution néolithique les femmes, pour des raisons que je ne chercherai pas à détailler ici, se sont retrouvées propulsées à l’avant-garde de la domestication. Ce sont elles qui ont posé les bases du « domestique » et, partant de là ont planté les graines d’humanité qui ont permis l’éclosion de la civilisation. Ce n’est pas rien.

Les hommes, de leur côté ont recentré leur énergie sur tout ce qui demandait du courage, de la force, de la dureté, du sang-froid : la chasse, de la guerre, les travaux pénibles et dangereux. Mais, contrairement à ce que les féministes tentent de nous faire croire, cette opposition ne représente qu’une dimension de l’opposition domestique/sauvage. Dimension essentielle peut-être, mais qui ne peut pas être comprise si on la détache de son contexte.

Comprendre cela permet du même coup de comprendre pourquoi, aujourd’hui encore, les hommes, censés être dominants, sont toujours en tête de toutes les statistiques comptabilisant les morts violentes, les accidents du travail, les suicides, les décès en temps de guerres… et à l’inverse pourquoi les femmes ne le sont pas.

Recentrer ainsi le débat sur l’opposition « domestique/sauvage » nous permet de nous écarter de cette vision orientée, portée par le féminisme au travers de son concept de domination masculine : non, même si la femme occupe une place importante dans la genèse du « domestique », le « domestique » n’est pas réductible à la féminité. De manière équivalente, même si la figure de l’homme est fortement associée au modèle « sauvage », le « sauvage » n’est pas réductible à la masculinité.

Je prends conscience, en écrivant cela, que je peux donner l’impression de dire la même chose que les féministes qui ne cessent de lutter contre l’image de la femme au foyer. Pourtant, j’exprime ici un point de vue totalement et fondamentalement différent.

En effet, pour moi, quand on dit « domestique » on ne dit pas forcément féminin. La culture (qu’elle soit agricole ou intellectuelle) n’est pas un domaine réservé aux femmes, tout comme les tâches liées au « care » ou à l’éducation des enfants. Les hommes qui se rattachent directement à la sphère « domestique » sont extrêmement nombreux et leur existence ne doit pas être minimisée. Ce que font les féministes à chaque fois qu’elles nient les souffrances masculines, comme si les hommes de cette sphère « domestique » ne pouvaient pas souffrir au même titre que les femmes des agressions venues de la sphère « sauvage » (notamment du capitalisme que l’on qualifie souvent justement, et avec beaucoup d’à-propos d’ailleurs, de « sauvage »).

À l’inverse, quand on dit « sauvage », on ne dit pas forcément « masculin ». Les nombreux exemples de femmes guerrières (Amazones) de divinités martiales ou chasseresses sont également là pour nous rappeler que la violence féminine est loin d’être accidentelle et contraire à sa nature profonde.

A suivre...

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