lundi 3 octobre 2016

POUR EN FINIR AVEC LA DOMINATION MASCULINE ? 4/4

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La violence et le chaos

Il est capital de garder cela en tête quand on se penche par exemple sur l'épineuse question du viol, par exemple. Il est tout à fait logique d’avoir envie d’associer la pratique du viol au masculin. Sauf que, quand on s’efforce d’aborder cette problématique avec un peu de distance, on ne peut que constater que, si des hommes peuvent violer des femmes, tous les hommes ne le font pas. Je sais que, pour nombre de féministes, cette nuance n’en est pas une : à leurs yeux, l’homme qui n’a pas violé n’en demeure pas moins un violeur potentiel. Le fait qu’il ne soit pas encore passé à l’acte ne change rien à sa nature. Mais cette solution qui tend à ne donner que deux options aux hommes (être un coupable avéré ou un coupable potentiel) ne me satisfait pas, ni d'un point de vue moral, ni d'un point de vue pratique. Car si, en tant qu'homme, quoi que je fasse ou ne fasse pas, je suis pareillement coupable, alors autant commettre des viols et assumer pleinement sa culpabilité.

Je songeais à cela, dernièrement en lisant Congo, une histoire, de David Van Reybrouck, livre dans lequel l’auteur revient sur le génocide Rwandais et sur ses répercussions sur l’équilibre politique du Congo. Il nous explique qu’à chaque fois que le pays a sombré dans le chaos, les mêmes scènes se sont reproduites : massacres de masse, barbarie (cannibalisme, meurtres de bébés…) et immanquablement, viols innombrables. Il nous rappelle bien sûr au passage que ces pratiques n’ont rien de spécifiques au Congo mais qu’on les retrouve à chaque fois que le monde plonge dans le désordre le plus total.

Quand cela se produit, les individus n’ont en réalité pas d’autres choix que de régresser et de se replier sur des postures primitives, archaïques, qui ne sont pas liées au fait d’être une femme ou un homme, mais qui sont bien plus rattachée à la force vitale que notre instinct de survie va choisir privilégier. Et ces forces vitales, comme nous l’avons expliqué se divisent naturellement en deux sphères : « domestique » et « sauvage ». Dans ces périodes où l’humanité régresse, le chasseur redevient un modèle dominant. Le monde est son terrain de chasse et ses semblables sont ses proies : viols, meurtres, orgies, tout lui est permis. Les « domestiques », de leur côté, peu habitués à faire face à la violence et au désordre, se replient sur ce qu’ils connaissent le mieux, à savoir leur intérieur et ce qui le caractérise : réconfort du groupe, solidarité, protection des enfants, gestion de la nourriture et des conditions de vie (trouver de la nourriture, de l’eau, des médicaments…). Leur seul espoir : que les chasseurs les oublient.

Quand on envisage la question sous cet angle, on remarque bien entendu, l’opposition « domestique/sauvage » ne peut pas être totalement dissociée d’une opposition « hommes/femmes », mais qu’elle n’est pas réductible à cela. Car, comme David Van Reybrouck nous l’explique, les hommes, dans ces temps de chaos, ne choisissent pas tous le camp des chasseurs. Non seulement ils ne deviennent pas tous des assassins mais ils sont également très nombreux à venir grossir les rangs des victimes.

De la même manière les femmes ne viennent pas toutes sagement se glisser dans les rangs du « domestique ». Les exemples historiques ne manquent pas pour nous rappeler que quand il s’agit de faire couler le sang, les bourreaux n’ont jamais beaucoup d’efforts à fournir pour convaincre les femmes de rejoindre leurs rangs. On peut se reporter sur cette question au livre de Wendy Lower, Les Furies de Hitler, mais aussi faire le parallèle avec ce qui se joue actuellement au sein du terrorisme islamiste dont les rangs se féminisent toujours plus.

Dépasser les incompréhensions

Tout ceci prouve bien que l’opposition « hommes/femmes », telle qu’elle est pensée dans la logique de la « domination masculine » ne constitue pas une explication suffisante. D’ailleurs, même les féministes sont obligés de l’avouer (oh, d’une manière très feutrée) : elles ne comprennent pas pourquoi aujourd’hui encore, malgré des années et des années de combats consacrés à leur émancipation, continuent à céder aux sirènes de Daech ou à celles du sadomasochisme de Cinquante nuances de Grey. Ainsi Françoise Héritier dans une interview publiée en septembre 2016 dans la revue L’Entretien, questionnée sur le départ de jeunes filles pour faire le Jihad : « Je ne le comprends plus non plus vraiment. Que peut-il se passer dans leur tête » Idem, dans la même revue, pour Fabienne Brugère, pourtant beaucoup plus subtile ordinairement, s’étonnant du succès de Cinquante nuances de Grey : « Comment expliquer que beaucoup de femmes malgré tout s’y reconnaissent ? ».

C’est sûr que, si on reste focalisé sur l’explication de la domination masculine, on ne peut pas comprendre ce qui se passe dans la tête de ces femmes. Comment admettre qu’elles puissent être attirées par ces modèles de violences et de soumissions qui relèvent normalement du masculin ? Comment ? Mais en ne rattachant plus cette violence et cette brutalité au masculin, justement, mais bien plutôt à cette part de sauvagerie dont nous avons déjà précisé qu’elle avait toujours exercé autant d’attirance que de répulsion, aussi bien chez les femmes que chez les hommes.
 
Si nous ne raisonnons pas ainsi, si nous restons bloqués sur l’idée que la domination masculine explique tout, effectivement, l’hypothèse d’un homme battu ou d’une femme violente n’est même pas concevable (d’ailleurs, de nombreux féministes ne la conçoivent effectivement pas), tout comme le fait qu’un homme puisse refuser un poste de pouvoir et préfère exercer dans des secteurs dits féminins Je ne compte par exemple plus le nombre de fois où, pour prendre mon propre exemple, on m'a dit « Ah bon, vous êtes assistante sociale (sic). C'est inhabituel comme choix de métier pour un homme ? ». Précisons que, la plupart du temps, la remarque était formulée par des femmes.
 
Si on ne parvient pas à dépasser l’idée de « domination masculine », il est également impossible de comprendre quoi que ce soit à la dynamique du harcèlement, alors que celle-ci devient immédiatement plus lisible quand on l’envisage dans une logique d’opposition entre prédateur et proie, et non pas en termes de conflits entre hommes dominants et femmes dominées.
 
Idem pour monde du travail où les femmes seraient injustement maintenues à la marge des tâches gratifiantes par des hommes peu soucieux de partager leurs avantages. Là encore, bien-sûr, partant de la logique de la « domination masculine », on peut poser le problème à l’envers, partir du fait que les hommes sont dominants, donc qu’ils occupent les meilleures places, donc qu’ils empêchent les femmes d’y accéder, ce qui n’est pas acceptable. Mais on peut aussi partir du fait que le monde de l’emploi et du non-emploi est susceptible d'être lu au travers d’une logique d'opposition entre « domestique » et « sauvage ».
 
Je remarque par exemple que les emplois que l’on valorise aujourd’hui (finance, politique, management…) sont presque toujours ceux qui reposent sur les valeurs de la chasse : force voire brutalité, ruse voire malhonnêteté, absence de scrupules, gains rapides et importants. La grande majorité des femmes s’est longtemps tenue à l’écart de cet univers impitoyable où la compétition et la concurrence sont reines, à l’inverse des hommes ont, pour leur part, fortement investi ces espaces.

Mais attention, n'oublions pas que les hommes, dans leur grande majorité, ne bénéficient pas des avantages de ce monde merveilleux que les féministes font miroiter aux yeux des femmes. La plupart du temps, ils occupent eux aussi des postes subalternes qui n’ont rien de brillants. Comme le rappelle intelligemment Peggy Sastre : « S’il existe un "plafond de verre" qui empêche les femmes d’accéder aux positions les plus prestigieuses, il faut alors admettre l’existence d’un "plancher de verre". Un obstacle qui, s’il est bien moins visible et dénoncé dans l’opinion, empêche – toujours en moyenne – les hommes de quitter les conditions les plus misérables ».

Vers un monde meilleur ?

Ce qui me différencie définitivement du discours féministe, c’est que je refuse de réduire cette question de l’opposition entre « domestique » et « sauvage » à un registre moral. En rejetant de la sorte la lecture imposée par le modèle de la domination masculine, je ne résous peut-être pas toutes les énigmes des rapports hommes/femmes, mais j’échappe au moins à cette opposition manichéenne entre un univers « domestique » – forcément conçu comme étant aliénant, dégradant, abandonné de ce fait aux femmes – et un « sauvage » forcément dominant, centralisant tous les pouvoir et représentant de ce fait le but à atteindre. Pour moi « domestique » et « sauvage » ne sont pas opposables. Ils ont tous les deux leur noblesse, ainsi que leurs faiblesses.
 
Cette approche, en plus d’être intellectuellement plus satisfaisante aurait en outre l’immense qualité, dans la question des rapports de sexes, de ne plus cibler des humains (les hommes contre les femmes et inversement), mais de nous concentrer sur des modèles ou sur des choix de société : qu’attendons-nous du « domestique » ? Quelle place devons-nous accorder au « sauvage » dans notre quotidien ? Que souhaitons-nous privilégier ? Un monde tourné vers l’extérieur (la finance, la marchandisation, la puissance, la compétition, la concurrence, la flexibilité) ou vers l’intérieur (la stabilité, l’affection, la gratuité, la fragilité, la sensibilité, la famille, les enfants) ?

En sachant que la question peut aussi se poser de la manière suivante : entre un extérieur défini comme symbolisant l’esprit d’innovation, de liberté, de non conformisme, de passion ou un intérieur conçu comme étant aliénant, mécanique, terre-à-terre et dénué d’imagination ?

Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’en discréditant d'office le « domestique » (en poussant les femmes à aller vers l’extérieur en devenant PDG, politiciennes, militaires, policières, à se plier au diktat du libéralisme « sauvage », au lieu d’inciter les hommes à devenir assistants sociaux, aides-soignants, puériculteurs, en faisant croire aux jeunes filles qu’il est plus glorieux d’aller conquérir le monde plutôt que de « cultiver son jardin »…), les féministes commettent une erreur stratégique majeure : elles font pencher tout le poids de la balance non seulement du côté de la sphère « sauvage », mais aussi du côté sombre de cette sphère, ce qui, à moyen terme, ne pourra que générer un déséquilibre dont les répercussions seront forcément désastreuses.

Car en effet, quand le modèle brutal du « sauvage » sera devenu, pour le coup, le modèle « dominant », il y aura très clairement, et sans mauvais jeu de mot « péril en la demeure ».

Fin 

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