mardi 31 janvier 2017

DES PUTES ET DES HOMMES...


Ce qui fonde la richesse d’un livre, ce n’est pas d’apporter des réponses à nos questions, mais bien au contraire de transformer nos propres réponses en nouveaux questionnements. C’est en ce sens que le livre Des putes et des hommes, tous coupables, toutes victimes de Pierre-André Taguieff mérite d’être lu attentivement. 

S’intéressant aux débats sur la prostitution et tout ce qui en dérive (abolitionnisme, pénalisation des clients, etc.), Taguieff dresse le portrait d’une société, la nôtre, dans laquelle le discours féministe (ou « néo-féministe ») est devenu dominant et dominateur. Et force est de constater que nombre de ses constats sont implacables. Ainsi quand il écrit : « Ce qui a triomphé, c’est un pseudo-féminisme instrumental porté par l’esprit du soupçon et de la dénonciation, fondamentalement androphobe, et rêvant de réaliser dans le système social les valeurs et les normes d’un hyper-moralisme n’ayant rien à envier à celui des traditionalismes religieux ». 

Je ne reviendrai pas en détail dans ces lignes sur tout ce que l’auteur dénonce avec lucidité dans son étude : la violence androphobe du discours féministe, et plus précisément sa stigmatisation de l’hétérosexuel blanc de plus de cinquante ans ; les contradictions flagrantes de ce discours qui, sous couvert de chasse aux stéréotypes, stigmatisations, essentialisations et autres marqueurs de la domination produit lui aussi, à tours de bras, des stéréotypes, des stigmatisation et des essentialisations ; la dérive d’un féminisme d’émancipation et de libération vers une idéologie de la punition et de la pénalisation… Les constats qui sont faits dans le livre ne diffèrent pas vraiment de ceux que j’exprime ici régulièrement. 

Je vais plutôt m’attarder sur une question qui m’a taraudé tout au long ma lecture : « le féminisme est-t-il forcément de gauche ? » comme Taguieff le prétend à de multiples reprises. Ce qui me pose forcément problème puisque j’estime à la fois être de gauche et plutôt opposé au manichéisme brutal du féminisme contemporain. 

L’idée que le féminisme est de gauche – pour ne pas dire gauchiste – est en effet assez répandue. Nombre de ses représentants revendiquent d’ailleurs clairement cette étiquette et définissent leurs adversaires principaux comme étant en majorité des « réactionnaires catholiques de droite » dont l’idéal type serait le sympathisant de la « Manif pour tous ». Le tout assorti d’un clivage assez basique entre, d’un côté, l’humanisme, la tolérance, le progrès, et de l’autre, l’égoïsme, l’intolérance et le passéisme. 

Il y a sûrement une part de vrai dans tout cela, mais ce que nous montre Taguieff dans son livre – et curieusement sans en tirer forcément les conclusions qui semblent s’imposer – c’est que cette assimilation du féminisme à la gauche est loin d’être aussi évidente qu'elle n'y paraît. Pour preuve, nous constatons de plus en plus souvent que les arguments féministes (dénonciation de la misogynie, intérêt pour la condition féminine...) sont de plus en plus présents dans tous les discours des politiciens, de l’extrême gauche, à l’extrême droite et que, quand les féministes de gauche lancent de grands débats sur le mariage pour tous, la parité, la prostitution ou la lutte contre les violences faites aux femmes, ils n’ont guère de mal à trouver des alliés dans les rangs de la droite. 

Pourquoi ? parce qu’au fond, la posture morale et bien-pensante qu’ils défendent recoupe de plus en plus naturellement celle de cette pensée bourgeoise et policée qu’on prête généralement à la droite. Les débats sur la prostitution, la pornographie et, au-delà, sur la sexualité (notamment la vile sexualité masculine), montrent par exemple assez bien à quel point, des deux côtés, on aspire finalement à une société réglementée, où les désirs et plaisirs qui sortent un peu de ce qui est socialement correct sont immédiatement montrés du doigt.

L’importance accordée par le gouvernement Hollande à la notion de « mariage » est à ce titre assez caractéristique. Certes, nos « progressistes de gauche » ont fait illusion en étendant le système aux individus de même sexe. Mais au fond, cette idée de sanctification légale de l’union physique pour qu’elle devienne socialement acceptable n’a rien de très moderne et les « réactionnaires catholiques de droite » auraient tout aussi bien pu se réjouir de voir que les liens sacrés du mariage (qui par principe, s’opposent au libertinage, aux partenaires multiples, à la sexualité de circonstance, à la sexualité de groupe, etc.) étaient aussi fermement réaffirmés. Car à droite comme à gauche, même si on peut avoir quelques divergences sur les détails, on s’accorde quand même globalement pour estimer que le « penser correct » doit avoir pour corollaire une indiscutable notion de « baiser correct ». 

Taguieff insiste d’ailleurs à de nombreuses reprises sur le côté finalement très « catho » des « néo-féministes bigotes » et dénonce la tyrannie de ce que Georges Palante, bien avant lui, avait déjà qualifié d’« esprit prêtre laïque », c’est-à-dire cette « vague de moralisme [qui] est peut-être, plus profondément, un afflux de croyances dérivant de la "foi laïque" ou de la "religion laïque" dont rêvaient certains apôtres et théoriciens de la laïcité, tel Ferdinand Buisson ». 

La dimension très coercitive et punitive du féminisme actuel, qui songe de moins en moins à « autoriser » et de plus en plus à « interdire » n’a, de la même manière, plus grand-chose à voir avec les élans émancipateurs que le mouvement avait portés un temps. Ainsi, si l'on considère le goût du désordre et de la vie sans entraves comme étant plutôt des valeurs de gauches, et l’aspiration à l’ordre et à la vie savamment réglementée comme relevant plus d’un idéal de droite, il n’y a pas beaucoup à hésiter pour savoir de quel côté se rangent de nos jours la grande majorité des ténors du néo-féminisme. 

En nous présentant le féminisme actuel comme découlant des luttes émancipatrices de la fin des années 60, on oublie finalement trop souvent – ou on essaye de nous faire oublier – que les racines du féminisme sont bien antérieures et qu’elles sont en réalité très bourgeoises. Difficile, en effet, de dessiner une frontière très nette entre les premières militantes des droits des femmes et les dames patronnesses et autres présidentes de ligues de vertus dont descendent beaucoup de nos néo-féministes. Pour illustrer cela, je ne résiste pas au plaisir de citer Erich Maria Remarque qui, dans Cette terre promise, résume parfaitement les choses : 

« Il n’y a donc pas de putains, à New York ? »
Les rides se creusèrent, dans le visage de Meukoff. « Pas dans les rues. La police leur fait chasse.
– Et dans les bordels ?
– La police les y traque aussi.
– Comment font donc les américains pour se reproduire ?
– Dans le mariage bourgeois, sous la protection des toutes-puissantes associations féminines. » 

Cette confusion entre droite et gauche, palpable sur le plan moral est également importante sur le plan politique et économique où la condamnation du libéralisme par les féministes apparaît de plus en plus prudente et nuancée. L’exigence principalement affichée par les défenseurs des droits des femmes porte effectivement actuellement plus sur le souhait que ces dernières puissent travailler comme les hommes (être PDG, diriger une entreprise cotée au CAC40, être ministre, générale, tradeuse, et surtout consommer comme les hommes...), que sur une réelle critique du modèle économique en place. 

Ce n’est pas le système qui est remis en cause en général dans le discours féministe, mais le fait que les femmes n’en profitent pas assez. D'ailleurs, ne nous méprenons pas : même si l’idée que les femmes accèdent à plus de pouvoir agace encore forcément quelques irréductibles râleurs, nostalgiques de la femme au foyer et de l’épouse fidèle et soumise, elle convient au fond très bien à une grande partie des tenants de la droite qui, lucides et pragmatiques, apprécient qu’on cesse un peu de les embêter avec cette vieille histoire du partage des richesses et qui se disent que, si en accordant un peu plus d’égalité aux femmes on peut valider la persistance, voir l’augmentation de toutes les autres inégalités, le deal sera payant. 

Je suis convaincu que cette idée que le féminisme est une notion de gauche, si elle a pu être vraie un temps, a de toute manière fait long feu, tout comme les concepts de « gauche » et de « droite », d’ailleurs. Car le monde de demain se divisera en deux camps : d’un côté ceux qui veulent encore croire à la liberté d’expression, à la liberté de penser, au second degré, à l’humour, qui lutteront contre les dogmes, les croyances et les morales autoritaires ; de l’autres, toutes celles et tous ceux qui rêvent d'un mondes aseptisé, policé, réglementé, peuplé d’individus parfaitement calibrés, où les balises départageant le bien et le mal seront fermement plantées et où tous les déviants (mâles de préférence) seront lourdement sanctionnés. 

Les néo-féministes ont clairement choisi le second de ces mondes. Je continue pour ma part à espérer que le premier n’est pas complètement mort. Je laisse sur ce point, le mot de la fin à Pierre-André Taguieff : « Posons en principe que la liberté de penser implique celle de critiquer ainsi qu’une liberté totale d’expression. Pour la pensée libre, rien n’est par nature intouchable. Rien n’est "tabou" ».

Aucun commentaire: