mardi 10 janvier 2017

SYMBOLIQUE SAUVAGE...


Difficile de ne pas revenir ici sur « l’affaire » Jacqueline Sauvage dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle est « symbolique ». Mais symbolique de quoi ? De la lutte contre les violences conjugales nous expliquent les féministes et tous ceux qui, nostalgiques de la bonne vieille morale hollywoodienne où les gentils-y-sont-trop-gentils et les méchants-y-sont trop méchants, leur emboîtent le pas sans états d’âme. Certes, il y a, en toile de fond de cette sordide histoire, des accusations de violences conjugales, de violences sexuelles sur mineurs ; certes, cela doit nous amener à nous interroger : comment de telles horreurs ont-elles pu se dérouler pendant tant d’années et s’achever de la sorte sans que personne ne parvienne à un moment ou à un autre à dévier l’inexorable déroulé des faits ? Les féministes ont beau jeu de condamner la société complice, la justice aveugle, les violences masculines sur lesquelles tout le monde ferme les yeux, les stéréotypes sexistes. Oui, sans doute, tout cela peut servir à créer de très jolis slogans, mais après ? Critiquer le système, d’accord, mais à condition de ne pas oublier que nous faisons toutes et tous partie dudit système.

Je sais par exemple, pour avoir travaillé suffisamment longtemps sur le terrain du social, que Jacqueline Sauvage est exactement le genre de femme que les associations de type Solidarité Femmes n’auraient pas aidées du temps où elle était en couple, même si elles avaient alors connu son existence. D’ailleurs, jusqu’à preuve du contraire, elles ne l’ont pas fait. Elles ne se sont intéressées à elle qu’après qu’elle ait tué son mari. 

J’en ai rencontré quelques-unes des Jacqueline Sauvage dans ma carrière, c'est-à-dire des femmes qui, effectivement, étaient engluées dans des problématiques complexes, que l’on peut qualifier « d’emprise » si l’on veut, et que j’essayais d’orienter vers Solidarité Femmes. La réponse était en général la même : pas question d’aller au-devant d’elle tant qu’elle ne sera pas prête à admettre qu’elle subit cette emprise. 

Je me souviens notamment d’une situation où les menaces de mort étaient réelles, sur une jeune femme et son bébé. Nous avions réussi à convaincre (plus ou moins) cette femme de venir avec nous à une permanence de Solidarité Femmes (il avait fallu batailler pour obtenir un rendez-vous puisqu’il n’était pas demandé directement par l’intéressée). Sur place, l’entretien avait mis en évidence, en effet, l’ambivalence classique de la victime qui ne voulait pas priver le père de son enfant, qui ne savait pas où aller et qui, de toute manière, n’était pas prête à quitter « physiquement » son conjoint. N’empêche : elle était effectivement en grand danger et, du point de vue de la protection de l’enfance, il était clair que ni elle ni monsieur n’étaient en mesure d’assurer la sécurité du bébé. La réponse de Solidarité Femmes avait été sans appel : nous serons là quand vous serez prête. En attendant, rentrez chez vous. Et l’enfant ? Nous avions expliqué que, de notre côté, notre mission de protection de l’enfance nous empêchait de rester ainsi à attendre les bras croisés et que nous étions dans l’obligation de faire remonter nos inquiétudes. 

Cela avait entrainé, dans les jours qui avaient suivi, un coup de fil rageur de Solidarité femmes à notre hiérarchie pour condamner notre acharnement contre cette pauvre femme qui, déjà enfermée dans une spirale d’emprise, ne pouvait que douloureusement vivre notre volonté de prendre des décisions pour elle, malgré elle, en la culpabilisant encore plus en pointant ses défaillances maternelles. En agissant ainsi, non seulement nous ne l’aidions pas, mais nous participions à la mettre en difficulté. Nous risquions de la renfermer encore plus dans sa problématique. Bref, nous étions maltraitants... Bon… De leur côté, les gendarmes étaient intervenus une fois ou deux, sans pouvoir faire grand-chose de plus. Et nous en étions restés là. L’information préoccupante concernant l’enfant n’a jamais été finalisée et la jeune femme a finalement cessé de donner de ses nouvelles. A priori, elle vit encore. Son fils aussi. Ce n’est pas grâce à nous en tout cas. Mais pas grâce à Solidarité Femmes non plus. 

Cette situation-là, je l’avoue, m’est toujours restée en travers de la gorge. Parce que j’ai conservé le sentiment amer que, sur le plan du service social, nous n’avions pas été bons : nous n’avions pas su protéger cette femme et son bébé. Mais l’échec était global et Solidarité Femmes en portait une part de responsabilité non négligeable. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui, je ne peux que bondir quand je vois cette association et toutes les bonnes âmes qui naviguent dans les mêmes eaux, jouer les chevaliers blancs (ou les chevalières blanches) en critiquant des dysfonctionnant qu’elles ont clairement participé – et participent encore – à entretenir.

Tous ces souvenirs me reviennent forcément en mémoire quand je vois comment ces mêmes associations qui nous avaient reproché d’avoir voulu aider cette jeune femme « malgré elle », se sont ruées comme des charognards sur le « symbole Sauvage ». Car là, pour le coup, aucun des bruyants soutiens de la meurtrière ne s’est soucié de savoir si en récupérant ainsi son histoire pour justifier leur combat ils ne reproduisaient pas, eux aussi, une autre forme de cette fameuse « emprise », qu’ils pourfendent par ailleurs sans relâche. Car voilà une femme qui, à en croire ce qu'on nous raconte, a toujours vécu sous le joug de son mari et du pouvoir qu’il exerçait sur elle. Voilà une femme qui n’a jamais été maîtresse de sa vie, qui n’a jamais été responsable de rien puisqu’elle a toujours tout subi. La seule fois dans sa vie où elle a pris une vraie décision, selon ses défenseurs, ce serait le jour où elle a décidé de tirer ses trois balles libératrices dans le dos de son conjoint. Et partant de là, que font ces mêmes défenseurs ? Tout pour que même cette responsabilité-là Jacqueline Sauvage ne puisse pas l’assumer. Quoi d'étonnant alors à ce qu'aussitôt libérée elle vienne clamer sur le plateau d'un JT de 20h qu'elle ne se sent « pas coupable du tout » du meutre de son mari ?

On a beaucoup médit de la décision de la justice qui reprochait à Jacqueline Sauvage de ne pas prendre assez conscience de la gravité de ses actes et de sa responsabilité dans le meurtre. On a essayé de faire passer cette décision pour honteuse alors qu’elle était au contraire respectable et pleinement humaine : elle permettait à Jacqueline Sauvage d’être enfin considérée comme un individu à part entière, digne de ce nom, et de ce fait, digne d’être considérée comme pouvant être responsable de ses actes. Mais de cette dignité, les féministes et tous ceux qui se sont rattachés par lâcheté ou bêtise à leur cause, ont tout fait pour l'en priver. Car ils n’ont pas besoin d’une Jacqueline Sauvage responsable, ils ont besoin d’un pantin qu’ils peuvent agiter à la face des badauds pour illustrer leurs thèses. Ce qui ne les empêchent pas de donner des leçons d’humanité à tour de bras et sans aucun scrupule, sans jamais avoir l’honnêteté de se demander, là encore, où ils étaient les années précédant le meurtre, quand Jacqueline Sauvage n’était encore pour eux qu’une mauvaise cliente, pas encore assez mûre pour admettre qu’elle était sous emprise ? Toute cette crasse opportuniste me dégoûte. 

Jacqueline Sauvage, un symbole donc ? Mais je repose ma question du début : un symbole de quoi ? J’entendais l’autre jour un journaliste, à la radio, faire un parallèle entre l’affaire Sauvage et l’affaire Dreyfus. Rien que ça ! Pourtant, il n’a peut-être pas tort, sinon sur le fond, du moins sur la forme. Car la grâce présidentielle accordée à Jacqueline Sauvage marque effectivement le symbole d’un important tournant sociétal : celui du moment où le féminisme aura définitivement versé du mauvais côté et où sa dimension aliénante aura pris le pas sur sa volonté émancipatrice. 

Un tournant, oui. Car jusqu’à ce jour, le féminisme pouvait encore prétendre se retrancher derrière ce beau slogan clamant que « le féminisme ne tue pas ». Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Certes, il ne tue pas (encore), mais il légitime le meurtre des hommes, quitte à disqualifier pour cela les décisions de justice qui ont encore la bêtise rétrograde de s’appuyer sur le Code pénal plutôt que sur le « Code Féministe ». 

Je me souviens des féministes qui avaient hurlé au scandale, il y a quelques années, lorsque Serge Charnay, au pied de sa grue jaune, avait dénoncé une « justice de bonnes femmes » hostile aux pères. À l’époque, ses détracteurs avaient défendu bec et ongle les juges qui, quel que soit leur sexe, dans des conditions difficiles, faisaient leur travail avec sérieux et impartialité. Et aujourd’hui, ce sont les mêmes qui tapent sur les juges et la justice « patriarcale » sans aucun état d'âme.

La cohérence dans tout ça ? Ne cherchez pas, il n’y en a plus.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Courageuse mise en perspective, Stéphane...
Merci de dénoncer cette bien-pensance et ces ravages.

Beau Stéphane a dit…

Oh, rien de bien courageux là-dedans... Juste de l'agacement devant l'hypocrisie de tout cela...

bertrand a dit…

Je ne suis oas certain qu'on puisse, là comme partout ailleurs sur le sujet, parler "d'hypocrisie." Hélas !
Car l'hypocrisie est un moindre mal. C'est quoi, l'hypocrisie ? De la mauvaise foi ? Du petit mensonge intéressé ? De le dissimulation misérable? Des postures ?
Mais dans le cas du féminisme et de ses corollaires, c'est bien plus que ça : les féministes croient à leur truc, comme étant juste, humain. C'est de l'idéologie pure et simple et l'idéologue croit à ses conneries dur comme fer et érige ses erreurs en vérités définitives.
L'idéoogie ne ment pas : il fait mentir la réalité.

Bertrand a dit…

L'idéologue ne ment pas : il fait mentir la réalité, voulais-je dire....

Beau Stéphane a dit…

Belle formule, Bertrand.