jeudi 12 mars 2015

EDITION SPECIALE !



Image AFP

LES HORREURS DE L’HIVER

L’information AFP vient de tomber : une cinquantaine de chenilles processionnaires seraient mortes de froid, cette nuit. Nos équipes sont sur place et font tout leur possible pour nous faire parvenir des détails plus précis sur cette tragédie. Ce que nous savons, pour le moment, c’est que les services de secours ont été alertés ce matin par un passant qui a découvert le macabre spectacle. Toute une chaine de chenilles décédées, alignées les unes derrières les autres. Nous ne connaissons pas encore le nombre exact des victimes mais nous savons qu’il n’y a aucune survivante. Les causes du décès n’ont pas été confirmées par les autorités locales. Le froid a été évoqué, mais les pistes de l’attentat terroriste ou du suicide collectif ne sont pas négligées pour le moment. L’événement a d’ores et déjà provoqué une vive émotion dans tout le pays et le Président de la République, qui a réaffirmé à cette occasion à quel point les chenilles étaient importantes pour l’équilibre républicain, la laïcité, l'égalité des sexes et l'économie solidaire, a annoncé que le Ministre de l’intérieur se rendrait sur place dans la journée. Une chapelle ardente a été dressée, ouverte à toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient venir se recueillir sur les lieux du drame. Un périmètre de sécurité a toutefois été établi pour écarter les merles et les pies.

mardi 10 mars 2015

LA QUEUE DANS LA PEINTURE...

Pas très actif, ce blog, en ce moment... Réparons un peu cela en signalant deux récentes parutions : Peau de peinture, polar signé Thierry Picquet et La Queue, de Roland Thevenet.

Thierry Picquet publie peu. Ce spécialiste de Pierre Véry (il lui a consacré une étude, Lectures de Pierre Véry, éditions du Petit véhicule) n’a guère accouché que de quelques recueils de nouvelles aujourd’hui épuisés, et d’un court roman noir, Le Mur de l’alimentation, dont j’avais à l’époque dit du bien sur le site de K-Libre. Et on ne peut que déplorer cette rareté car cet auteur a incontestablement un coup de patte qui ne laisse pas indifférent.

L’histoire démarre simplement. Un chômeur un brin paumé, plus à son aise face au comptoir des bistrots que devant les guichets de Pôle Emploi, décide de se mettre au vert quelques jours. Il prend sa voiture et file à Camaret. Alors qu’il se balade sur le port, sa route croise celle d’une jeune peintre japonaise. Celle-ci lui fait bientôt découvrir l’œuvre d’un autre artiste aux conceptions esthétiques quelque peu déroutantes… pour ne pas dire plus. Le héros ne met pas longtemps à découvrir que cet artiste intéresse aussi beaucoup d'autres personnes. Et pas forcément de celles qui comptent parmi les plus respectables et les plus pacifiques de l’espèce humaine.

Plus encore que dans son précédent roman, on retrouve ici cette noirceur goguenarde et cet humour désabusé qui caractérisent Thierry Picquet. Toujours à l’affut d’un bon mot ou de la répartie qui fait mouche, il a su exploiter ce naturel talent pour donner à ses dialogues une belle verve et une appréciable crédibilité. L’intrigue, noire à souhait, est rondement menée, le sujet est original et les personnages, joliment croqués, ne sombrent jamais dans la caricature. On sent que Thierry Picquet baigne depuis toujours dans l’univers du polar, avec autant de naturel et de plaisir que le bébé dans son liquide amniotique. Bref, un livre idéal pour tous ceux qui aiment les polars classiques mais efficaces.

Avec La Queue, Roland Thevenet s’inscrit dans un tout autre registre. Ce roman, publié aux toutes nouvelles éditions du Bug (en même temps que Le Silence des chrysanthèmes de Bertrand Redonnet) est assez difficile à catégoriser. Ce qui est généralement un signe de qualité, d’ailleurs. On suit, dans ce livre, la vie de Félix Sy, un riche styliste devenu mondialement célèbre pour avoir généralisé le port de la queue chez ses frères humains. La première partie de l’ouvrage est un peu déstabilisante, car l’auteur revisite l’histoire des trente dernières années en rajoutant des queues dans tous nos souvenirs : chute du mur de Berlin, bicentenaire de la Révolution… Le roman flirte alors avec la satire sociale, s’appuyant sur cet ajout d'appendice, au symbole tout aussi animal que phallique, pour faire l’inventaire de toutes les absurdités et des incohérences de notre temps. Puis Thevenet (qui pour le coup aurait pu s’appeler Bernard) change de braquet et nous ramène à jeunesse de Félix Sy, de sa naissance durant la seconde guerre mondiale à son entrée dans le monde adulte, dans les années 70. On est alors plus dans la tradition du roman initiatique. Cette seconde partie, particulièrement réussie, évoque avec beaucoup de justesse la période complexe de l’occupation. Elle nous fait également suivre la route de Jack Kerouac que le héros croise à Paris, qu’il suit aux États-Unis et avec lequel il devient ami. L'évocation de ces temps passés est d'une justesse bluffante et l'on devine sans peine que l'auteur, nostalgique, y navigue avec beaucoup plus d'aisance et de sérénité que dans les temps présents.


L’écriture est parfaitement maîtrisée, subtile, profonde. Tout est en place, les décors, les personnages, les réflexions. Roland Thevenet nous offre là un roman subtil et puissant, impeccablement ciselé. Les éditions du Bug démarrent fort et posent la barre haut. Longue vie à elles.

lundi 16 février 2015

INSTANTS NOMADES DANS DÉCHARGE...

Une courte, mais agréable critique de nos Instants nomades. Elle est signée Jacmo et est parue dans le numéro 164 (décembre 2014) de la revue Décharge.

La préface d’Eric-Emmanuel Schmitt est consacrée uniquement aux photos belles et mystérieuses de Catherine Matausch. Le travail de Stéphane Beau a été chaque fois d’y faire correspondre un texte. Jouant sur l’humour et le paradoxe, il est toujours difficile et ingrat d’illustrer une photo qui porte sa propre histoire suffisante. Après l’orage / Les flaques ouvrent / Des fenêtres / Dans le bitume. Les textes courts, cadrés l’accompagnent obliquement, près ou loin. Le résultat est là, réussi. Le cliché offre et le texte donne, c’est le lecteur qui reçoit doublement. A propos d’un petit coquillage : Ce n’était pas la mer / Qu’on entendait / mais le goutte-à-goutte / Du temps / Se perdant / Dans le sable.

mardi 3 février 2015

LA PASSION AMOUREUSE SELON PIERRICK HAMELIN...

Pierrick Hamelin est un drôle de garçon. Avec sa barbiche et son front dégarni, son air rêveur et son tact quelque peu British, on a vaguement l’impression qu’il s’est trompé d’époque, qu’il a oublié de naître au 19ème siècle. Impression qui se réactive forcément à la lecture de son dernier livre, un court essai publié par les éditions Perséides et intitulé Monologue de la passion amoureuse.

Dans cet ouvrage de facture très « old school » (ce qui n’a rien d’étonnant au fond pour un instituteur qui ne va pas tarder à partir en retraite), Pierrick Hamelin renoue avec la tradition des compilateurs d’autrefois. Breton, Péret, Desnos, Schopenhauer, Nietzsche, Kant, Stendhal, Lucrèce, Arland, Badiou, Bataille, Lacan, Baudelaire, Rimbaud, Platon, Epictète, Powys, Schiller, Kleist, Leopardi, Hölderlin… La liste des auteurs et penseurs conviés au fil des pages à donner leur point de vue sur la passion amoureuse pourrait s’allonger bien plus encore et constituer à elle seule le texte de cette recension.

Ce Monologue de la passion amoureuse est difficile à caractériser car c’est un livre parfaitement inactuel. Il pourrait même apparaître plus ou moins futile aux yeux des lecteurs modernes amateurs de violence, de vitesse, de phrases brèves et de propos incisifs. C’est un livre qu’il faut prendre le temps de lire tranquillement, gratuitement aurais-je presque envie de dire, sans rechercher autre chose que le plaisir probablement un peu élitiste de se laisser bercer par ce doux flot de savantes références et d'anecdotes rares que nous délivre généreusement l’auteur.

Le hasard a fait que j’ai lu ce livre presque aussitôt après Le Suicide français de Zemmour. Je suis presque sûr que Pierrick Hamelin, homme de douceur, d’ouverture et de respect n’aime pas beaucoup Zemmour. Et pourtant en lisant son Monologue, moi qui ne suis pourtant guère attiré par le nationalisme ou l’esprit cocardier, j’ai eu le sentiment de lire l’œuvre d’un survivant, d’un ultime représentant d’une culture, sinon française, du moins européenne. D'une littérature qui, d’ici quelques décennies, n’existera plus ou, ce qui est la même chose, ne sera plus lue. Sensation d’un monde qui disparaît, d’une manière d’écrire, de penser, de rêver, d’envisager la beauté, que nos enfants ne comprendront probablement même plus.

Il est d'ailleurs amusant (même si on rit jaune) de constater que cet essai, aujourd'hui, contient tout ce qu'il faut pour subir la vindicte des humanistes bien-pensants qui contrôlent la morale dominante. Rendez-vous compte, on n'y croise que des petits blancs, avec leurs problèmes de nantis. Où sont les maghrébins, les asiatiques, les africains ? Ne sont-ils pas capables de ressentir l'amour eux aussi ? Les références culturelles, très ethnocentrées ne témoignent guère, en effet, d'une grande ouverture sur les autres cultures... Nostalgie post-coloniale monsieur Hamelin ? Et ces amoureux, tous hétérosexuels, bien entendu. Un problème avec les homosexuels ? Sans parler de cette passion amoureuse, argument préféré des hommes violents pour justifier leurs dérapages conjugaux... Un brin masculiniste l'auteur ?

Réactionnaire, donc, Pierrick Hamelin ? Non : juste amoureux passionné d'une langue, d'idées, de sensibilités, d'auteurs, de livres qui vont s'éteindre petit à petit et dont il s'efforce, au fil de ses écrits de préserver l'éclat encore quelques temps. Mais de nos jours il n'est plus de bon ton de regarder vers l'arrière. C'est même presque suspect.

Alors tant pis, soyons suspects !

vendredi 30 janvier 2015

JE VOUS APPORTE DES MOTS EN FRAUDE...

Un petit mot pour signaler la publication, par les Éditions du Petit Véhicule, du nouveau recueil de poèmes de Philippe Ayraud, Je vous apporte des mots en fraude.

Je vous invite à lire la belle préface de Luc Vidal qui dit tout ce qu'il y a à savoir sur ce délicat petit livre au sein duquel on retrouve, avec plaisir, l'élégance discrète et généreuse de Philippe.

Pour commander ce livre, c'est ICI.

PRÉFACE

« Des mots qui n’auront pas la chance

De pouvoir briser le silence

Sans un direct pour faire l’audience »
Extrait de « Je vous apporte des mots en fraude »

Philippe Ayraud est le poète des maraudes. Car il sait que ses poèmes-chansons sont des navires qui longent les quais des rêves avant l’embarquement vers les champs de bataille, d’où naîtra la clarté d’un certain esprit de justice et de fraternité réelle. « J’aime bien m’enfuir dans le vent du large. » C’est avec sa plume oiseau de l’écriture qu’il dit non et dénonce l’injuste ajustement du monde. Trop lucide pour être dupe de cette comédie humaine soumise au diktat du capital, «au grand bordel démocratique », à la surveillance par caméra et code de carte bancaire interposés à la concupiscence de Big Brother. Qu’opposer à cela sinon la folie, la beauté, la bonté et le cri des mots qui ouvrent le vrai cœur de soi et de l’autre. Il offre la colère de sa voix, ses mots-tempête aux oreilles des laisser pour compte de véritables enfances. Ils ont pour prénoms Celna, Mouna, Leila, Dagan, Hicham, Mohammed, Anri, Bafodé, Karim, Salim, Abdel et Kemal et d’autres. Et chacun d’entre nous se prénomme ainsi. Le cri sublime des libertaires est un cri de haute poésie quand Philippe chante à pleins poumons sa protest song, quand il peint en noir ses rêves cosmopolites de lucidité, « de ce noir couleur de la vie » à la manière d’un Jack London. « Tes poings rêvent de grand large ». Ses mots ne sont jamais en grève par nature et par obligation. Ses maîtres, je veux dire ses compagnons de route lui font l’accolade intime. Tels Camus avec sa révolte étoilée, Blaise Cendrars avec l’or de ses mots, Jean Ferrat avec le Potemkine arrivé à bon port, enfin, Léo Ferré avec les chants de la fureur, Leonard Cohen avec le secret du chant profond, avec Bob Dylan dans le vent d’une chambre d’amour. L’écriture de Philippe tient de la complainte. Un poète comme Robert Desnos en usa merveilleusement comme des chants de révolte (No Pasaran) auxquels Philippe s’identifie sans effort. Cela lui est naturel. Ses mots de contrebande volontaire plongent leur racine dans la Grande Histoire, la vie quotidienne et la solitude irremplaçable du poète. Chacun de ses textes en offre une subtile alliance de révolte, de rêve et d’utopie bienfaisante. Je veux parler de la solitude des bords de mer, de la solitude de l’hiver ou d’une ville de province que son cœur sait accrocher aux feux de la nuit. Et puis cet avant dernier poème qui ferme presque le livre : « il est des gens si beaux » que je trouve très doux, comme une ritournelle. La vérité est une denrée de fraude qui se mérite et se mesure dans les blessures du cœur.

Luc Vidal 

mardi 27 janvier 2015

LE GROGNARD EN ITALIE...

Agréable surprise, hier, de découvrir cet article, tiré d'une petite revue italienne parue en 2011, faire gentiment référence à notre feu Grognard...

(Si quelqu'un a envie de se lancer dans une traduction de cet article, il est le bienvenu !)



dimanche 25 janvier 2015

PROLOPHOBIE, SUITE...

Cette idée de « prolophobie » exposée par Zemmour dans son Suicide français (cf. ma note précédente) constitue peut-être un des points les plus intéressants de son livre, à mes yeux. Mais comme tous les regards critiques se sont portés de façon moutonnière sur ses propos sur l'immigration ou sur la dévirilisation de l’Occident, ce point n'a guère été analysé il me semble. C'est dommage, car Zemmour a mis là le doigt sur quelque chose d'important.

Prenant l'exemple de Dupond Lajoie, le film d'Yves Boisset, d’Hexagone, chanson de Renaud, des Beaufs de Cabu ou du « Gérarrrrd » de Coluche, Zemmour explique : « Pour la première fois dans les années 1970, les jeunes révoltés ne s'en prennent pas seulement aux classes supérieures – aristocratie, bourgeoisie – mais aussi aux classes populaires ». Un peu plus loin, il poursuit : « La "classe ouvrière" devient dans l'imaginaire un ramassis de beaufs franchouillards, alcooliques, racistes, machos. La lie de l'humanité. »

Aujourd'hui, plus personne n'est fier d'être ouvrier, d'être du « peuple », d'être un petit, d'être un prolo. Bien au contraire, tout ceci est honteux. Il faut masquer son origine, péter plus haut que son cul, faire comme si on était des bobos comme les autres. Mais à quel prix ? Quand on cesse d'être fier de ce qu'on est, on devient honteux, aigri.

Quand j'étais gamin, l'immigré qui arrivait en France pouvait sans trop de peine, s'il bossait bien, s'intégrer dans la grande famille ouvrière. Il pouvait en reprendre les modes, les codes, s'identifier à elle. Il pouvait voter communiste, se syndiquer, aller au bistrot avec les copains. Il cessait d'être arabe ou polonais ou africain. Il était un travailleur, comme les autres. Et même quand il se retrouvait au chômage, il gardait son identité d'homme du peuple.

Mais maintenant, tout ceci est terminé. L'homme du peuple n'est plus un modèle, c'est un repoussoir, un épouvantail. Il est chargé de toutes les tares. Rendez-vous compte : c’est un homme, il est blanc, et il est franchouillard. Autrement dit, par son machisme naturel il est plutôt l’ennemi des femmes, par son racisme latent il est instinctivement hostile à tout métissage, et ses vils goûts de gros con aimant le foot, les bistrots, le PMU la chasse ou la pêche, le rendent définitivement hermétique aux charmes des cultures étrangères.

Pourquoi voudriez-vous que le fils d'immigré, aujourd'hui, à qui on a expliqué depuis son enfance que les français qu’il côtoie au quotidien sont des merdes vulgaires, des bons à rien, sans culture, sans talent, sans valeur, ait envie de se revendiquer français ? Qu’il soit heureux d’appartenir à ce peuple ? Bien sûr qu'il doit aller chercher son identité ailleurs. Et il la trouve dans l'islamisme radical, dans la délinquance, dans le communautarisme. La France ? Il s'en fout. Mais pourquoi en serait-il autrement ? Les français de souche eux même s'en foutent de la France. On leur a appris à en avoir honte. D'ailleurs, regardez dans les banlieues, il y a bien longtemps que ce ne sont plus les étrangers qui tentent de ressembler aux autochtones, mais les français qui font tout pour ressembler aux populations blacks et maghrébines. Ecoutez parler les petits blancs de ces quartiers. Ils ont un accent, des intonations : on dirait qu'ils débarquent tout juste du Maroc ou d'Algérie. Ils rêvent de devenir musulmans et leurs sœurs n'ont rien contre l'idée de revêtir la burqa... Pas terrible me direz-vous. Mais quel autre modèle identitaire leur a-t-on offert ? Aucun.

Alors on peut pleurer, écouter la gauche se lamenter et en appeler au sursaut républicain. Mais si cette gauche n'avait pas abandonné le peuple, si elle n'avait pas laissé choir le prolo, abandonné en route l'ouvrier, foulé au pied la culture populaire qui le caractérisait, peut-être n'en serions-nous pas là.


Ils peuvent bien nous en vendre à tour de bras du sursaut républicain, nos socialistes de pacotille, ils peuvent bien former autant qu'ils voudront les professeurs aux notions de laïcité, de respect d’autrui, de fraternité, d’ouverture, cela ne changera rien.

Le problème est ailleurs.

mercredi 21 janvier 2015

PROLOPHOBIE ET HOMOPHOBIE...



Pioché dans Le Suicide français, cette phrase d’Eric Zemmour, qui n’est pas sans faire écho à un sentiment que j’exposais dans un article intitulé « Théorie du genre et travail social », posté sur ce site, en août 2014, en deux partie (1 & 2)

« Le mépris de classe et la "prolophobie" affleurent sans cesse dans le combat des bien-pensants contre la prétendue "homophobie". »

Je reviendrai sans doute plus en détail sur le livre de Zemmour prochainement, car c'est un livre qui interpelle (comme on disait à une époque), et qui ne peut en aucun cas être loué ou rejeté en bloc. Mais qui devrait inciter au débat et non générer des condamnations de principe comme cela a été le cas la plupart du temps (ce qui ne l'a pas empêché de se hisser au rang de best-seller...).

dimanche 18 janvier 2015

HOUELLEBECQ VS HUYSMANS...

Globalement, j’ai l’impression que les critiques n’ont pas vraiment pris au sérieux la référence à Joris-Karl Huysmans dans Soumission, le dernier roman de Houellebecq. Certains n’y ont vu qu’un ornement de fond plutôt contingent, d’autres un nouvel exemple de cette propension qu’a l’auteur à piller Wikipédia. La plupart mettant l’accent sur la dimension vaguement dystopique du récit et l’utilisation provocatrice de la question islamique. Je reste pour ma part persuadé que l’on se trompe en inversant ainsi les choses.

Soumission, en effet, c’est un peu le En Route de Houellebecq, c’est-à-dire un livre charnière. Pour Huysmans, les données du problème avaient clairement été posées par Barbey d’Aurevilly qui, après A Rebours, avait prédit au père de Des Esseintes qu’il lui faudrait bientôt choisir entre « la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix ». Pour François, le héros de Houellebecq, le dilemme est quasiment le même, sauf que pour la seconde option le croissant islamique a remplacé la croix du Christ.

Pourquoi l’islam ? Parce qu’aux yeux du personnage de Houellebecq, c’est sans doute la seule religion qui est à l’heure actuelle en mesure de lui proposer un avenir serein, détaché du poids de la triste réalité quotidienne. Auparavant, il a bien essayé d’aller s’enfermer à Ligugé, comme l’avait fait avant lui Huysmans (et Durtal, son double littéraire). Mais l’étincelle n’a pas été au rendez-vous. Le christianisme n’est pas fait pour lui. Rien d’étonnant à cela, d’ailleurs, car honnêtement, il suffit d’ouvrir les yeux : plus personne ne songe à devenir chrétien aujourd’hui. Les églises se vident, les curés se font rares dans nos campagnes et doivent bien souvent être « importés ». Seul l’islam reste capable de provoquer des vagues de conversions, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. On en pense ce que l’on veut, mais c’est ainsi. Et sur ce plan, Houellebecq est logique : bien sûr qu’un quidam qui, en 2015, ressent le besoin de se plonger dans la foi, de se noyer dans la croyance, songe forcément, à un moment ou à un autre, à l’islam.

Joris-Karl Huysmans
Seulement, Houellebecq n’est pas Huysmans. Il manque au premier la puissance stylistique et la curiosité intellectuelle qui fondent toute la puissance évocatrice du second. Certes, Houellebecq tente à quelques occasions de pasticher son illustre prédécesseur, notamment dans un passage où il décrit minutieusement une vierge noire, mais l’effet, trop téléphoné, tombe à plat. De plus, au-delà des questions purement formelles, on ne peut que reconnaître qu’on ne retrouve pas cette idée de soumission chez Huysmans qui, même s’il se convertit au catholicisme n’en garde pas moins sa liberté de pensée. C’est pour lui l’aboutissement d’un parcours personnel, élitiste presque, qui lui permet de prendre ses distances avec les trivialités du monde moderne. Il y a une dimension d’élévation chez Huysmans qu’on recherche en vain chez Houellebecq qui, lui, nous dépeint un héros sans envies, usé et n’aspirant qu’à une chose : se laisser porter par le courant. Huysmans s’il s’était converti à l’islam nous aurait fait redécouvrir des poètes arabes du 5ème ou 6ème siècle, il nous aurait tout dit sur la symbolique du Coran, sur l’architecture des mosquées…

Certes chez Huysmans comme chez Houellebecq on retrouve cette interrogation sur la bassesse des besoins primaires de l’homme : manger, boire, baiser…, mais pour Huysmans, ces besoins ne sont pas des finalités, juste des fatalités, autrement dit, des obstacles à dépasser pour pouvoir jouir plus intellectuellement, plus esthétiquement de la vie et du monde. Pour Houellebecq, le projet est plus ambigu. A la fin de Soumission, François cède. Il se convertit à l’islam, non pas pour des raisons mystiques, intellectuelles ou esthétiques, mais uniquement parce qu’il pourra manger boire et baiser tranquillement, grâce aux bons et loyaux services de ses trois épouses. Les plaisirs du corps au prix du sacrifice de la pensée, de l’intelligence, de la dignité et de la liberté. Alors que Huysmans nous tire vers le haut, vers la rareté, la beauté, la grandeur, Houellebecq nous invite à regarder vers le bas, vers la facilité, la vulgarité, la laideur… Sacrée (c’est le cas de le dire) différence, non ?