
Il existe deux sortes de livres.
Ceux qu’on lit parce qu’on a choisi de les lire, et ceux qu’on ouvre, un peu
contraint et forcé, parce que les circonstances nous y obligent. Depuis
plusieurs années, du fait de mes diverses activités de chroniqueur, éditeur ou
auteur, je reçois régulièrement, dans ma boite aux lettres, des ouvrages que je
n’ai pas particulièrement sollicités et dans lesquels je ne me serais pas
instinctivement plongé. J’avoue que c’était le cas D’Ombre portée, un premier roman signé Fabienne Thomas, qui m’avait
été adressé dans le cadre du comité de lecture de l’Association des Romanciers
Nantais. Mes réticences étaient bêtement masculines, je le reconnais bassement.
Ce chœur à trois voix entre l’aïeule, la mère et la fille, trois femmes dépossédées,
aux destins douloureux… cela ne me parlait pas vraiment. Trop casse-gueule.
Porte ouverte au larmoyant, au rose bonbon, à la poésie gnangnan, à toutes ces
digressions sirupeuses et faciles qui gâtent généralement ce genre de récit.
Mais je m’étais lourdement trompé,
et je m’en excuse platement auprès de l’auteure, car Ombre portée est sans doute un des textes les plus forts que j’ai
lus ces derniers temps. La langue est puissante, précise, magnifiquement
travaillée. Le récit va et vient, se construit par petites touches, de manière
impressionniste. « Les mots kaléidoscopes fragmentent la réalité en mille
réalité » écrit Fabienne Thomas, vers la fin du volume. Cette formulation
lui va comme un gant.
L’histoire est simple. Olga se
souvient de sa mère, de son absence plutôt, et de la quête affective qui fut la
sienne. S’approchant de la fin de sa vie, elle retrouve Madeleine, sa fille,
qui a pris le large, depuis plusieurs années, croyant qu’il suffisait de fuir
cette mère étouffante pour se construire une nouvelle vie, sans passé et sans
histoire. Ces trois femmes n’ont rien d’exceptionnel. Ce sont des femmes
normales aux trajectoires de vie semblables à des milliers d’autres. Mais c’est
cette normalité, justement, qui en fait des personnages exemplaires, des idéaux-types,
presque, de la rudesse de la condition humaine.
Ces trois superbes portraits, qui
ne sombrent jamais dans le mélo, sont portés, comme je l’ai souligné plus haut,
par une langue d’une rare richesse, qui parvient à être parfaitement littéraire
tout en restant humaine et chaleureuse, ce qui n’est pas si courant que cela. Portraits
troublants de ces trois femmes, maltraitées par la vie mais toujours vibrantes
d’amour, écrasées mais jamais vaincues. Et troublant roman qui nous entraîne dans un étrange tourbillon où déterminisme et libre-arbitre, souffrance et
joie, désillusion et espoir, défaitisme et pugnacité, s’emmêlent, se combattent
et se réconcilient pour restituer au lecteur, comme par magie, la réalité d’un
truc tout con, au fond, mais tellement complexe : la vie.
Un grand coup de chapeau à
Fabienne Thomas dont j’attends déjà avec impatience de découvrir le second
opus,
L’Enfant roman, qui vient de
paraître aux éditions Passiflore.
Ombre portée, Fabienne Thomas
Editions du Petit Véhicule, 2010, 16 €