mardi 5 mai 2015

EN DIRECT DU CANADA...

« Dans ce monde, il y a deux sortes de gens, a dit Mildred. Oui, enfin, il y en a de toutes sortes. Mais au moins deux : ceux qui comprennent qu’on ne sait jamais ; et puis ceux qui pensent qu’on sait toujours. Moi, j’appartiens au premier groupe. C’est plus sûr. »


Richard Ford, Canada.

jeudi 30 avril 2015

CONSIDERATIONS SUR LE SEXE DES ROBOTS...



Comment expliquer ce sentiment de malaise qui était le mien après avoir terminé Toutes les femmes ne viennent pas de Vénus, de Charlotte Lazimi ? Le livre de cette jeune femme, affichant clairement son attachement à la cause féministe, est plutôt bien construit, joliment documenté. Elle nous propose  un énième inventaire de toutes les inégalités subies par les femmes, ce qui n’a rien de très neuf, certes, mais elle le fait de manière précise et mesurée sans tomber dans les clichés anti-hommes qui polluent trop souvent les exercices de ce type. On nous reparle de plafond de verre, de droit à l’IVG, des violences faites aux femmes, de la précarité féminine, de la maternité et de ses pièges... On nous rappelle que sur tous ces points, même si des avancées sont constatées, des combats restent à mener. Rien à redire à cela si ce n’est, comme je l’ai déjà signifié, que ces choses-ont déjà été détaillées un peu partout, un très grand nombre de fois.

Mon malaise alors, d’où vient-il ? Réaction épidermique aux thèses féministes ? Hypothèse peu glorieuse que je me dois pourtant d’envisager. Forcément, une partie de moi s’agace face à ces rabâchages mille fois entendus mais cela n’explique pas tout, car au fond ces constats, globalement je les partage et je ne les nie aucunement, alors, quils soient répétés une fois de plus...

En réfléchissant bien toutefois j’ai pu comprendre, je crois, la nature de mon trouble. C’est tout simplement que je ne me retrouve pas dans le monde « meilleur », égalitaire, paritaire, tout ce que l’on veut, que nous présente l’auteure. Non pas parce que je craindrais la survenue d’un monde dévirilisé, dirigé par des femmes ou que je m’inquièterais pour ma masculinité ou tous les prétendus avantages dont je suis supposé bénéficier du simple fait de mon statut de mâle, mais parce que si je dois réellement militer pour un monde meilleur, j’aimerais autant qu’il s’affranchisse des travers de celui dans lequel je vis actuellement. Ces travers ? L’argent roi, les abus de pouvoir, la folie consumériste, la marchandisation des individus, bref, pour aller vite, tout ce qui fonde le modèle capitaliste. Et force est de constater que pour Charlotte Lazimi ce modèle n’est guère un problème et que dans la « domination masculine », ce qui l’embête c’est éventuellement le masculin, mais sûrement pas le principe de domination. Au contraire, son admiration pour tout ce qui brille, tout ce qui gravite dans les hautes sphères, argentées, influentes, élitistes, transparait du début à la fin de son ouvrage. Elle ne jure que par les PDG des grandes boîtes, les médecins, les cadres supérieurs, les avocats d’affaires, les ministres, les patrons de ceci, les directeurs de cela, la publicité, le marketing... Ses références sont presque toutes américaines, tirées de séries télévisuelles mettant en scènes des héros (et héroïnes) improbables, tous plus chics, beaux et puissants les uns que les autres. Son seul regret ? Que les femmes soient toujours sous-représentées dans ces hautes contrées. Ce qui compte, cest qu'elles puissent bénéficier de leur part du gâteau : peu importe le goût (amer) dudit gâteau.

Mais que l’on remplace les élites masculines par des élites féminines ne change rien au problème de la grande majorité des humains (femmes et hommes) qui ne font pas partie de ces élites. On peut nous bassiner autant qu’on voudra avec la parité, remplacer tous les hommes aux hautes fonctions par des femmes si l’on veut. Cela fera (peut-être) progresser le problème de l’égalité des sexes (youpi) mais ça ne changera rien pour toutes les autres inégalités.

Autre point du livre, qui m’interpelle quand même beaucoup, c’est la manière dont ce qui touche à la famille, à la maternité, à l’enfant, est présenté dans une optique sinon négative, du moins rarement favorable. Approche somme toute logique car la maternité, les enfants, les maris, la vie de famille, tout ça, ce ne sont que des entraves dans le parcours de la working girl. Et même si cette dernière insiste sur son souhait d’essayer de concilier vie de famille et vie professionnelle, on sent bien que son épanouissement se fera forcément à l’extérieur. Pourquoi pas : il faut certainement rompre avec cette dichotomie stéréotypée : intérieur = femme, extérieur = homme. Mais est-on obligé de sacrifier pour ce faire la famille, le lien avec les enfants, le plaisir que l’on peut trouver à voir ces derniers grandir ? Pourquoi serait-il moins noble, moins ambitieux, de vouloir réussir au moins autant, sinon plus, sa vie de famille que sa vie professionnelle ? De miser plus sur l’humain, le lien familial et l’affectif que sur les plans de carrières, les avancements et les augmentations de salaires ? Pourquoi vouloir privilégier un monde d’égoïste ou chacun ne pense plus qu’à soi, à son enrichissement, à sa jouissance, à ses caprices et oublie les plaisirs simples, les règles de bases de la solidarité ? On prétend nous vendre une pensée émancipatrice et on nous refourgue à la place une idéologie frappée au sceau du libéralisme le plus vil, où l’on ne demandera bientôt plus aux individus de n’être que des consommateurs béats, connectés vingt-quatre heures sur vingt-quatre aux injonctions médiatiques qui leur diront comment s’habiller, quoi manger, et surtout quoi penser. C’est sûr que, lorsque nous serons tous des petits robots, peu importera de savoir s’il s’agit de robots mâles ou femelles...
En attendant, je préfère lutter pour les humains, tant qu'ils existent, qu'ils soient hommes ou femmes...

mercredi 22 avril 2015

AU DELÀ DES STÉRÉOTYPES ?...



Genre ou liberté, le nouveau livre de Sophie Heine a un mérite indéniable : celui de vouloir se dégager de l’approche dichotomique habituelle qui, dès qu’on aborde la question du genre ou des inégalités hommes/femmes, oppose systématiquement « essentialistes » et « constructivistes ». Elle annonce d’ailleurs clairement, dès les premières lignes de son essai, son souci « d’offrir une perspective alternative aux discours hégémoniques sur les différences entre les sexes tout en évitant certains des écueils caractérisant la critique féministe classique ». Cette simple annonce, somme toute frappée au coin du bon sens est beaucoup plus courageuse qu’elle n’en a l’air... Car, même si elle ne remet pas directement en cause l’idée d’une domination masculine, elle rappelle pourtant que les stéréotypes n’ont pas de sexes et que l’on pourra bien pointer les hommes du doigt tant qu’on voudra, si les femmes ne font pas elles aussi un efforts pour briser les chaines qui les entravent encore (chaines plus symboliques dorénavant que réelles, dans nos pays occidentaux du moins), rien n’avancera.

Sa présentation des grands stéréotypes féminins que sont « l’empathie », « la douceur », « la maternité », « la beauté », « la sexualité » etc. ne nous apprennent toutefois pas grand chose de très neuf sur le sujet et les pistes offertes aux femmes pour les dépasser sont parfois naïves voire contradictoires. Ainsi, quand l’auteure nous explique, au sujet de la tyrannie des critères esthétiques, que les femmes devraient augmenter « quelque peu leurs exigences esthétiques vis-à-vis des hommes. De plus, elles devraient se permettre d’être plus explicites sur ce qui leur plaît ou leur déplaît dans l’apparence masculine. Après tout, les hommes n’hésitent pas à exprimer leurs opinions sur ce sujet ». Autrement dit, puisque les hommes le font, pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas le faire ? En effet... Mais pourquoi devrait-elles s’appliquer à reproduire des attitudes qu’elles dénoncent par ailleurs ? L’histoire ne le dit pas...

On touche là une des principales limites de l’essai de Sophie Heine, son approche des stéréotypes apparaissant parfois, en effet, trop... stéréotypée. Sa vision de la liberté notamment qui demeure très « bourgeoise », basée sur la réussite, le pouvoir et l’argent, l’agressivité maîtrisée : « la liberté requiert d’abord un revenu et un emploi décents ainsi que l’accès à des services publics de qualité ». Forcément, en prenant le problème dans ce sens, on ne peut que retomber dans le cercle vicieux de l’opposition manichéenne entre les hommes (qui ont le pouvoir, l’argent, le travail, l’ouverture vers l’extérieur, bref la liberté) et les femmes (qui sont privées de tout cela, car renvoyées vers l’intime, le domestique, le « care »...). Mais exposer les choses ainsi, c’est aussi faire l’impasse sur d’autres approches de la liberté, basées justement sur le refus de la consommation de masse, de l’aliénation par le travail, des rapports autoritaires et hiérarchiques, et sur l’idée que la production du « bien » doit primer sur celle des « biens ». Idéaux libertaires qui, depuis des décennies, s’opposent au dogme libéral. Même si ce dernier, comme le rappelle très justement l’auteure, reste à la base un principe de liberté, d’autonomie et d’épanouissement de tous les individus qui n'a pas grand chose à voir avec l'épouvantail capitaliste auquel on l'associe trop souvent.

L’ouvrage a donc parfois du mal à s’élever au delà de certains clichés éculés. Signalons-en quelques-uns :

- L’homme jouisseur : « La majorité des hommes continuent à jouir d’une sphère privée synonyme de repos, d’épanouissement personnel ou des deux ».

- La femme gentille : « Combien de femmes affirment ne jamais critiquer leur ex-conjoint devant leurs enfants, pour ne pas s’abaisser autant que lui ou parce qu’elles ne veulent pas salir son image ? »

- L’homme radin : « Forte proportion d’ex-conjoints qui ne remplissent pas cette obligation [paiement de la pension alimentaire] ».

- L’homme viril : « Un homme aux nombreuses partenaires et à la sexualité libérée est conforté socialement dans sa virilité, alors qu’une femme adoptant la même attitude risque toujours d’être taxée d’anormalité ».

- L’homme viril (bis) : « Les clichés sur la virilité pouvant exacerber la compétition entre hommes fonctionnent comme des aiguillons en grande partie positifs et qui tendent à renforcer leurs positions de domination ».

Tout ceci est beaucoup trop simpliste ; sans doute pas totalement faux, mais pas complètement vrai non plus. Il aurait été important d’aller justement fouiller au delà de ces clichés. Mais, convenons en, ces temps confus où la pression du right thinking est énorme, où le simple fait de s’interroger sur les éventuelles limites du féminisme contemporain fait assez systématiquement de vous un vil masculiniste misogyne et réactionnaire, on ne peut guère reprocher à Sophie Heine d’avoir quelques difficultés à s’extraire du moule idéologique dans lequel nous sommes tous (et toutes) enfermés. Son souci de traiter les hommes et les femmes sur un pied d’égalité est réel et sincère. Et même si je me suis permis ici d’égratigner un peu ses propos, je lui laisse malgré tout avec plaisir ce mot de la fin, que j’approuve pleinement : « Les deux camps, par leurs certitudes dogmatiques, s’opposent autant l’une que l’autre à l’objectif de liberté. C’est tout particulièrement évident pour le discours sur les différences entre les "natures" masculine et féminine : non seulement il permet, comme on l’a dit, de légitimer certains rapports de domination, mais il enferme également les individus – ici nous nous intéressons surtout aux femmes mais le même argument pourrait, dans une certaine mesure, être transposé aux clichés sur le "masculin" dans des carcans étroits qui restreignent leur capacité à définir librement et comme des sujets leur conception de la "vie bonne". »

samedi 11 avril 2015

CONDENSÉ D'ESSENTIALISME FÉMINISTE...

« La femme est l’avenir de l’homme ». La formule poétique devient une réalité sociologique sous la plume de Corinne Lepage et Bouchera Azzouz qui s’attachent très sérieusement à nous démontrer, dans Les Femmes au secours de la République, de l’Europe et de la planète, que les femmes seules pourront sauver le monde. Cet ouvrage est particulièrement intéressant car il est pleinement symptomatique des dérives du féminisme actuel. Et il nous montre surtout à quel point ces dérives ont contaminé en profondeur nos façons de penser. Car Corinne Lepage et Bouchera Azzouz ne sont pas des extrémistes féministes. Ce sont plutôt des militantes raisonnables, sensibles aux souffrances humaines ainsi qu’aux problèmes économiques et écologiques. Cela ne les empêche pourtant pas d’enfiler les perles sexistes avec une facilité déconcertante. Perles qui ne choquent pas grand monde d’ailleurs car leur livre, que l’on trouve dans toutes les librairies (même dans les supermarchés), génère plutôt de échos positifs. Pourquoi ? Parce qu’on y trouve ce qu’il est consensuel de dire et de penser en ce moment, à savoir : l’avenir appartient au femmes, les hommes n’ont fait que des bêtises jusqu’à ce jour, la parité est une révolution, bla bla bla... 

Comment prendre au sérieux, pourtant, un livre dans lequel on peut trouver ceci :

- « Pourquoi le temps des femmes doit-il venir ? Parce que dans un monde qui est en quête de justice et d’émancipation, les femmes portent l’une et l’autre ».

- « Les femmes par leur incessante remise en question de "l’ordre naturel", ont seules la capacité à infléchir à la fois les imaginaires et à impulser un nouvel ordre, à la fois cohérent et respectueux des valeurs qui forment le socle de la République ».

- « Les femmes font souvent beaucoup mieux que les hommes parce qu’elles sont généralement beaucoup plus courageuses ».

- « Une société pensée par le prisme des femmes est seule capable aujourd’hui de renverser l’ensemble des inégalités, des discriminations, des inerties... » 

Je pourrais étendre la liste des exemples mais la toile de fond serait toujours la même : cette vision presque millénariste de la Femme sauveuse de l’humanité. A une époque où tous les autres messianismes s’écroulent (christianisme, communisme) ou sombrent dans l’horreur (islamisme), le féminisme deviendrait soudain la seule utopie possible ? Utopie quelque peu essentialiste, quand même, s’appuyant sur une vision très morale et manichéenne des sexes : pour simplifier la femme symbolisant le bien et l’homme le mal. Qu’on en juge avec la phrase suivante : « Les femmes, parce qu’elles mettent au monde les enfants et les défendent, donnent une priorité à l’égalité et à la justice dans la prévention des maladies ainsi qu’à l’accès dans les meilleures conditions possibles à une bonne qualité de vie ». La femme ramenée à sa nature de mère et à ses instincts maternels... Les masculinistes ne sont pas toujours là où on les cherche, finalement. 

Les auteures n’hésitent pas non plus à flirter à plusieurs reprises avec le révisionnisme historique.  Elle nous expliquent ainsi qu’Olympe de Gouge et Madame Roland sont sans doute les personnages les plus importants de la Révolution Française et que « ce sont les femmes, et leurs luttes politiques pour accéder à leurs droits fondamentaux et à une véritable laïcisation de l’Etat qui ont permis de commencer à édifier la République, c’est-à-dire un Etat fondé sur l’égalité, la liberté et la fraternité ». Rien que ça... Rappeler que de grandes figures de femmes ont aussi compté dans la Révolution et que l’histoire officielle (et trop masculine sans doute) ne leur a pas accordé la place qu’elles méritent, c’est indéniable. Vouloir inverser la tendance et tenter d’expulser tous les hommes de l’histoire de la Révolution Française (ou de ne leur accorder le crédit que des événements les plus sombres de cette période complexe) relève au mieux de la maladresse, au pire de la supercherie. 

Et que penser de leur lecture de la première guerre mondiale, quand elles nous expliquent que « la saignée créée dans la population masculine par la guerre (1 395 000 morts) ainsi que la cohorte des soldats revenus invalides des champs de bataille (4 266 000) » a permis « de favoriser la mobilité intersectorielle des femmes au sein de la sphère du travail » et donc d'accélérer « leur émancipation ». D’ici à ce qu’elles nous soutiennent que ces millions de vies fracassées ne sont « qu’un détail de la première guerre mondiale »... On ne peut pas présenter l’histoire ainsi. On ne peut pas laisser sous-entendre que le sacrifice de près de 6 millions d’hommes tués ou revenus handicapés n’était qu’un simple prix à payer pour permettre l’évolution du travail féminin. Et pourtant, ce discours, Corinne Lepage et Bouchera Azzouz le tiennent sans aucun état d’âme, sans même penser à mal, j’en suis sûr. Je suis certain qu’elles trouvent horrible (et à juste titre) que 120 femmes meurent tous les ans sous les coups de leurs conjoints. Mais 6 millions, quand ce sont des hommes, cela ne compte pas... 

Sur le même principe enfin, on peut s’amuser d’entendre les auteures prétendre que les femmes ont toujours été à la pointe de la laïcité quand on sait qu’historiquement elles ont longtemps été les principales alliées de l’Eglise et les plus ferventes gardiennes de la morale bourgeoise...

Un livre assez vain, donc sur le plan des idées, mais bigrement instructif sur les ambiguïtés d'un féminisme contemporain qui a du mal à s'émanciper des stéréotypes qu'il prétend combattre et qu'il participe plutôt à accroître. C'est ainsi que ce livre, censé défendre l'égalité des sexes et la non différence entre les hommes et les femmes aboutit paradoxalement à une opposition de portraits parfaitement essentialistes, avec d'un côté les femmes naturellement douces, empathiques, altruistes, généreuses, et de l'autres, les hommes égoïstes, brutaux, opportunistes, résumés dans la description suivante : « L’homme maître et possesseur de la nature, qui s’autorise tous les usages de cette dernière dès lors qu’ils lui conviennent et qui aujourd’hui s’arroge le droit d’être créateur à la place du "Créateur", où la création ressemble fâcheusement à celui qui s’autorise le droit d’opprimer la moitié de l’humanité en lui refusant une égalité de droit ».

Le combat continue...

jeudi 12 mars 2015

EDITION SPECIALE !



Image AFP

LES HORREURS DE L’HIVER

L’information AFP vient de tomber : une cinquantaine de chenilles processionnaires seraient mortes de froid, cette nuit. Nos équipes sont sur place et font tout leur possible pour nous faire parvenir des détails plus précis sur cette tragédie. Ce que nous savons, pour le moment, c’est que les services de secours ont été alertés ce matin par un passant qui a découvert le macabre spectacle. Toute une chaine de chenilles décédées, alignées les unes derrières les autres. Nous ne connaissons pas encore le nombre exact des victimes mais nous savons qu’il n’y a aucune survivante. Les causes du décès n’ont pas été confirmées par les autorités locales. Le froid a été évoqué, mais les pistes de l’attentat terroriste ou du suicide collectif ne sont pas négligées pour le moment. L’événement a d’ores et déjà provoqué une vive émotion dans tout le pays et le Président de la République, qui a réaffirmé à cette occasion à quel point les chenilles étaient importantes pour l’équilibre républicain, la laïcité, l'égalité des sexes et l'économie solidaire, a annoncé que le Ministre de l’intérieur se rendrait sur place dans la journée. Une chapelle ardente a été dressée, ouverte à toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient venir se recueillir sur les lieux du drame. Un périmètre de sécurité a toutefois été établi pour écarter les merles et les pies.

mardi 10 mars 2015

LA QUEUE DANS LA PEINTURE...

Pas très actif, ce blog, en ce moment... Réparons un peu cela en signalant deux récentes parutions : Peau de peinture, polar signé Thierry Picquet et La Queue, de Roland Thevenet.

Thierry Picquet publie peu. Ce spécialiste de Pierre Véry (il lui a consacré une étude, Lectures de Pierre Véry, éditions du Petit véhicule) n’a guère accouché que de quelques recueils de nouvelles aujourd’hui épuisés, et d’un court roman noir, Le Mur de l’alimentation, dont j’avais à l’époque dit du bien sur le site de K-Libre. Et on ne peut que déplorer cette rareté car cet auteur a incontestablement un coup de patte qui ne laisse pas indifférent.

L’histoire démarre simplement. Un chômeur un brin paumé, plus à son aise face au comptoir des bistrots que devant les guichets de Pôle Emploi, décide de se mettre au vert quelques jours. Il prend sa voiture et file à Camaret. Alors qu’il se balade sur le port, sa route croise celle d’une jeune peintre japonaise. Celle-ci lui fait bientôt découvrir l’œuvre d’un autre artiste aux conceptions esthétiques quelque peu déroutantes… pour ne pas dire plus. Le héros ne met pas longtemps à découvrir que cet artiste intéresse aussi beaucoup d'autres personnes. Et pas forcément de celles qui comptent parmi les plus respectables et les plus pacifiques de l’espèce humaine.

Plus encore que dans son précédent roman, on retrouve ici cette noirceur goguenarde et cet humour désabusé qui caractérisent Thierry Picquet. Toujours à l’affut d’un bon mot ou de la répartie qui fait mouche, il a su exploiter ce naturel talent pour donner à ses dialogues une belle verve et une appréciable crédibilité. L’intrigue, noire à souhait, est rondement menée, le sujet est original et les personnages, joliment croqués, ne sombrent jamais dans la caricature. On sent que Thierry Picquet baigne depuis toujours dans l’univers du polar, avec autant de naturel et de plaisir que le bébé dans son liquide amniotique. Bref, un livre idéal pour tous ceux qui aiment les polars classiques mais efficaces.

Avec La Queue, Roland Thevenet s’inscrit dans un tout autre registre. Ce roman, publié aux toutes nouvelles éditions du Bug (en même temps que Le Silence des chrysanthèmes de Bertrand Redonnet) est assez difficile à catégoriser. Ce qui est généralement un signe de qualité, d’ailleurs. On suit, dans ce livre, la vie de Félix Sy, un riche styliste devenu mondialement célèbre pour avoir généralisé le port de la queue chez ses frères humains. La première partie de l’ouvrage est un peu déstabilisante, car l’auteur revisite l’histoire des trente dernières années en rajoutant des queues dans tous nos souvenirs : chute du mur de Berlin, bicentenaire de la Révolution… Le roman flirte alors avec la satire sociale, s’appuyant sur cet ajout d'appendice, au symbole tout aussi animal que phallique, pour faire l’inventaire de toutes les absurdités et des incohérences de notre temps. Puis Thevenet (qui pour le coup aurait pu s’appeler Bernard) change de braquet et nous ramène à jeunesse de Félix Sy, de sa naissance durant la seconde guerre mondiale à son entrée dans le monde adulte, dans les années 70. On est alors plus dans la tradition du roman initiatique. Cette seconde partie, particulièrement réussie, évoque avec beaucoup de justesse la période complexe de l’occupation. Elle nous fait également suivre la route de Jack Kerouac que le héros croise à Paris, qu’il suit aux États-Unis et avec lequel il devient ami. L'évocation de ces temps passés est d'une justesse bluffante et l'on devine sans peine que l'auteur, nostalgique, y navigue avec beaucoup plus d'aisance et de sérénité que dans les temps présents.


L’écriture est parfaitement maîtrisée, subtile, profonde. Tout est en place, les décors, les personnages, les réflexions. Roland Thevenet nous offre là un roman subtil et puissant, impeccablement ciselé. Les éditions du Bug démarrent fort et posent la barre haut. Longue vie à elles.

lundi 16 février 2015

INSTANTS NOMADES DANS DÉCHARGE...

Une courte, mais agréable critique de nos Instants nomades. Elle est signée Jacmo et est parue dans le numéro 164 (décembre 2014) de la revue Décharge.

La préface d’Eric-Emmanuel Schmitt est consacrée uniquement aux photos belles et mystérieuses de Catherine Matausch. Le travail de Stéphane Beau a été chaque fois d’y faire correspondre un texte. Jouant sur l’humour et le paradoxe, il est toujours difficile et ingrat d’illustrer une photo qui porte sa propre histoire suffisante. Après l’orage / Les flaques ouvrent / Des fenêtres / Dans le bitume. Les textes courts, cadrés l’accompagnent obliquement, près ou loin. Le résultat est là, réussi. Le cliché offre et le texte donne, c’est le lecteur qui reçoit doublement. A propos d’un petit coquillage : Ce n’était pas la mer / Qu’on entendait / mais le goutte-à-goutte / Du temps / Se perdant / Dans le sable.

mardi 3 février 2015

LA PASSION AMOUREUSE SELON PIERRICK HAMELIN...

Pierrick Hamelin est un drôle de garçon. Avec sa barbiche et son front dégarni, son air rêveur et son tact quelque peu British, on a vaguement l’impression qu’il s’est trompé d’époque, qu’il a oublié de naître au 19ème siècle. Impression qui se réactive forcément à la lecture de son dernier livre, un court essai publié par les éditions Perséides et intitulé Monologue de la passion amoureuse.

Dans cet ouvrage de facture très « old school » (ce qui n’a rien d’étonnant au fond pour un instituteur qui ne va pas tarder à partir en retraite), Pierrick Hamelin renoue avec la tradition des compilateurs d’autrefois. Breton, Péret, Desnos, Schopenhauer, Nietzsche, Kant, Stendhal, Lucrèce, Arland, Badiou, Bataille, Lacan, Baudelaire, Rimbaud, Platon, Epictète, Powys, Schiller, Kleist, Leopardi, Hölderlin… La liste des auteurs et penseurs conviés au fil des pages à donner leur point de vue sur la passion amoureuse pourrait s’allonger bien plus encore et constituer à elle seule le texte de cette recension.

Ce Monologue de la passion amoureuse est difficile à caractériser car c’est un livre parfaitement inactuel. Il pourrait même apparaître plus ou moins futile aux yeux des lecteurs modernes amateurs de violence, de vitesse, de phrases brèves et de propos incisifs. C’est un livre qu’il faut prendre le temps de lire tranquillement, gratuitement aurais-je presque envie de dire, sans rechercher autre chose que le plaisir probablement un peu élitiste de se laisser bercer par ce doux flot de savantes références et d'anecdotes rares que nous délivre généreusement l’auteur.

Le hasard a fait que j’ai lu ce livre presque aussitôt après Le Suicide français de Zemmour. Je suis presque sûr que Pierrick Hamelin, homme de douceur, d’ouverture et de respect n’aime pas beaucoup Zemmour. Et pourtant en lisant son Monologue, moi qui ne suis pourtant guère attiré par le nationalisme ou l’esprit cocardier, j’ai eu le sentiment de lire l’œuvre d’un survivant, d’un ultime représentant d’une culture, sinon française, du moins européenne. D'une littérature qui, d’ici quelques décennies, n’existera plus ou, ce qui est la même chose, ne sera plus lue. Sensation d’un monde qui disparaît, d’une manière d’écrire, de penser, de rêver, d’envisager la beauté, que nos enfants ne comprendront probablement même plus.

Il est d'ailleurs amusant (même si on rit jaune) de constater que cet essai, aujourd'hui, contient tout ce qu'il faut pour subir la vindicte des humanistes bien-pensants qui contrôlent la morale dominante. Rendez-vous compte, on n'y croise que des petits blancs, avec leurs problèmes de nantis. Où sont les maghrébins, les asiatiques, les africains ? Ne sont-ils pas capables de ressentir l'amour eux aussi ? Les références culturelles, très ethnocentrées ne témoignent guère, en effet, d'une grande ouverture sur les autres cultures... Nostalgie post-coloniale monsieur Hamelin ? Et ces amoureux, tous hétérosexuels, bien entendu. Un problème avec les homosexuels ? Sans parler de cette passion amoureuse, argument préféré des hommes violents pour justifier leurs dérapages conjugaux... Un brin masculiniste l'auteur ?

Réactionnaire, donc, Pierrick Hamelin ? Non : juste amoureux passionné d'une langue, d'idées, de sensibilités, d'auteurs, de livres qui vont s'éteindre petit à petit et dont il s'efforce, au fil de ses écrits de préserver l'éclat encore quelques temps. Mais de nos jours il n'est plus de bon ton de regarder vers l'arrière. C'est même presque suspect.

Alors tant pis, soyons suspects !

vendredi 30 janvier 2015

JE VOUS APPORTE DES MOTS EN FRAUDE...

Un petit mot pour signaler la publication, par les Éditions du Petit Véhicule, du nouveau recueil de poèmes de Philippe Ayraud, Je vous apporte des mots en fraude.

Je vous invite à lire la belle préface de Luc Vidal qui dit tout ce qu'il y a à savoir sur ce délicat petit livre au sein duquel on retrouve, avec plaisir, l'élégance discrète et généreuse de Philippe.

Pour commander ce livre, c'est ICI.

PRÉFACE

« Des mots qui n’auront pas la chance

De pouvoir briser le silence

Sans un direct pour faire l’audience »
Extrait de « Je vous apporte des mots en fraude »

Philippe Ayraud est le poète des maraudes. Car il sait que ses poèmes-chansons sont des navires qui longent les quais des rêves avant l’embarquement vers les champs de bataille, d’où naîtra la clarté d’un certain esprit de justice et de fraternité réelle. « J’aime bien m’enfuir dans le vent du large. » C’est avec sa plume oiseau de l’écriture qu’il dit non et dénonce l’injuste ajustement du monde. Trop lucide pour être dupe de cette comédie humaine soumise au diktat du capital, «au grand bordel démocratique », à la surveillance par caméra et code de carte bancaire interposés à la concupiscence de Big Brother. Qu’opposer à cela sinon la folie, la beauté, la bonté et le cri des mots qui ouvrent le vrai cœur de soi et de l’autre. Il offre la colère de sa voix, ses mots-tempête aux oreilles des laisser pour compte de véritables enfances. Ils ont pour prénoms Celna, Mouna, Leila, Dagan, Hicham, Mohammed, Anri, Bafodé, Karim, Salim, Abdel et Kemal et d’autres. Et chacun d’entre nous se prénomme ainsi. Le cri sublime des libertaires est un cri de haute poésie quand Philippe chante à pleins poumons sa protest song, quand il peint en noir ses rêves cosmopolites de lucidité, « de ce noir couleur de la vie » à la manière d’un Jack London. « Tes poings rêvent de grand large ». Ses mots ne sont jamais en grève par nature et par obligation. Ses maîtres, je veux dire ses compagnons de route lui font l’accolade intime. Tels Camus avec sa révolte étoilée, Blaise Cendrars avec l’or de ses mots, Jean Ferrat avec le Potemkine arrivé à bon port, enfin, Léo Ferré avec les chants de la fureur, Leonard Cohen avec le secret du chant profond, avec Bob Dylan dans le vent d’une chambre d’amour. L’écriture de Philippe tient de la complainte. Un poète comme Robert Desnos en usa merveilleusement comme des chants de révolte (No Pasaran) auxquels Philippe s’identifie sans effort. Cela lui est naturel. Ses mots de contrebande volontaire plongent leur racine dans la Grande Histoire, la vie quotidienne et la solitude irremplaçable du poète. Chacun de ses textes en offre une subtile alliance de révolte, de rêve et d’utopie bienfaisante. Je veux parler de la solitude des bords de mer, de la solitude de l’hiver ou d’une ville de province que son cœur sait accrocher aux feux de la nuit. Et puis cet avant dernier poème qui ferme presque le livre : « il est des gens si beaux » que je trouve très doux, comme une ritournelle. La vérité est une denrée de fraude qui se mérite et se mesure dans les blessures du cœur.

Luc Vidal