vendredi 18 avril 2014

LA PAROLE A ZO D'AXA...

Un court texte de Zo d’Axa, célèbre « En Dehors »… Texte intitulé "Sans but", in De Mazas à Jérusalem ou le grand trimard.

* * *
Comment, se dit-on, quel est leur but ?

Et  le  questionneur bienveillant  réprime  un  haussement d'épaules en constatant qu'il y a de jeunes hommes réfractaires aux usages, aux lois, aux exigences de l'actuelle société et qui cependant n'apportent pas l'affirmation d'un programme.

- Quel est leur espoir ?

Si du moins ces négateurs sans credo avaient l'excuse du fanatisme ; mais non ; la foi ne veut plus être aveugle. On discute, on tâtonne, on cherche. Piètre tactique ! Ces tirailleurs de la bataille sociale, ces sans-drapeau ont l'aberration de ne pas proclamer qu'ils tiennent la formule des panacées, la seule ! Mangin avait plus d'esprit...

- Et leur intérêt, je vous demande ?

N'en parlons pas : ils ne briguent ni mandats, ni places, ni délégations d'aucune sorte. Ce ne sont pas des candidats. Alors quoi ? Laissez-moi rire ! Pour eux on a le dédain qu'il sied, un dédain où se mêle de la commisération.

j'aurai ma part de cette mésestime.

Nous sommes quelques-uns ainsi sentant fort bien qu'à peine nous entrevoyons les prochaines vérités.
Plus rien ne nous attache au passé, mais l'avenir ne se précise pas encore.
Et forcément nous allons mal compris comme des étrangers, et c'est ici et c'est là, c'est partout que nous sommes étrangers.

Pourquoi ?

Parce que nous ne voulons pas réciter de nouveaux catéchismes, ni surtout faire semblant de croire à l'infaillibilité des doctrines.

Il nous faudrait une complaisance vile pour paraître admettre sans réserve un ensemble de théories. Cette complaisance nous ne l'avons point. Il n'y a pas eu de Révélation : nous gardons notre enthousiasme vierge pour une Ferveur. Viendra-t-elle ?

Aussi bien, si le terme ultime nous échappe, nous ne boudons pas à la besogne ; notre époque est de transition et l'homme affranchi a son rôle.

La société autoritaire nous est odieuse, nous préparons l’expérience d'une société libertaire.

Incertains de ce qu'elle donnera, nous souhaitons quand même cette tentative - ce changement.

Au lieu de stagner dans ce monde vieilli où l'air est lourd, où les ruines s'éboulent comme pour ensevelir, nous nous hâtons aux démolitions dernières.


C'est hâter l'heure d'une Renaissance.

jeudi 17 avril 2014

L'INDIVIDU QUI VIENT...

« Nous vivons une époque individualiste ! », tel est le jugement spontané qui tourne aujourd’hui en boucle dans les discours de la doxa contemporaine.
Rien n’est plus faux !
Que notre époque soit à l’égoïsme, c’est un fait ; mais à l’individualisme, certainement pas. Pour une bonne et simple raison : l’individu n’a encore jamais existé.

Dany-Robert Dufour, premières lignes de L’individu qui vient... après le libéralisme, Denoël, 2011.

mercredi 16 avril 2014

LES PERDANTS : DERNIER EXERCICE D'EQUILIBRISME...

Marcher sur les barrières, jouer les danseurs de corde, se hisser par delà la mêlée, tout cela est bien joli, sur le papier, mais dans la vraie vie, concrètement, ça donne quoi ? Tout soupeser, ne jamais trancher, ne jamais pencher définitivement dans un camp ou dans l'autre parce qu'aucune vérité n'est jamais absolue, c'est intellectuellement très noble, mais est-ce humainement viable ?

C'est une question que je me pose régulièrement, bien entendu, et que je me repose forcément depuis plusieurs semaines, à la lecture du blog de Bertrand Redonnet et des fougueux débats qu'il a allumés autour de la crise ukrainienne. A de multiples reprises, j'ai eu envie d'y aller de mon petit commentaire, et à chaque fois je me suis heurté à mon incapacité à m'arrêter sur un jugement définitif. Dénoncer Poutine et les manœuvres des russes pour s'accaparer de la Crimée, voire de quelques provinces supplémentaires ? Oui, bien sûr. Accuser les États-Unis d'être omniprésents dans cette affaire et d'y jouer avec des dés qui, au fond, ne sont guère moins pipés que ceux de leurs adversaires ? Pourquoi pas. S'indigner du fait que l'on veuille faire des rebelles de Kiev des héros de la démocratie en s'attachant à gommer les revendications parfois très douteuses de certains de ces dits rebelles ? Évidemment. S'agacer de la niaiserie de la diplomatie européenne qui bien que bombant le torse et roulant des mécaniques, reste aussi emmerdée et impuissante que dans les années trente lorsque la menace nazie commençait à prendre de l'ampleur ? D'accord. Mais après ? Une fois que tout cela sera dit ? Quand la lourde machine sera lancée, que le jeu des ultimatums, des alliances, des escalades d'avertissements et de sommations commencera à se mettre en branle, quelle valeur tous ces mots auront-ils ? Certes, nous pourrons éventuellement nous vanter d'avoir été plus malins que les autres et d'avoir percé à jour l'absurdité de tout cela, d'avoir mis nos contemporains (la poignée de lecteurs qui nous lit autrement dit...) en garde. Mais quand nous serons brassés dans la grande lessiveuse, est-ce que ce sera suffisant comme consolation ?

Je suis actuellement en train de lire le dernier numéro de la revue Agone, consacré à l'Ordinaire de la guerre. Le volume s'ouvre sur une querelle d'historiens, spécialistes de la première guerre mondiale, querelle portant sur la notion de consentement : peut-on dire que tous les soldats qui se sont battus en 14-18, qui y sont morts et/ou qui y ont tué, étaient « consentants ». La relative faiblesse du nombre de mutins et de déserteurs doit-elle nous laisser supposer que tous ceux qui ne le furent pas trouvèrent un sens aux combats qu'ils menèrent ? Quel choix avaient-ils ? Se révolter et finir presque à coup sûr avec douze balles dans la peau ? S'engager dans la guerre et espérer en ressortir sans trop de dégâts ? Sauf que dans la vraie vie, ce choix n'existe pas. Dans la vraie vie, on suit le mouvement. On prend la vague et on essaye de ne pas se noyer. Vous croyez que le type qui se fait embarquer par une rivière en crue a le temps de s'interroger sur le bien fondé de ses choix ? Couler ? Flotter ? Se raccrocher à une branche ? Non, il improvise et s'efforce juste de ne pas suffoquer.

Les choix, de toute manière, on les fera pour nous, sur le moment ou après coup. Car, comme nous le rappelle Ernst Jünger, dans Le Traité du rebelle, le non-engagement n'existe pas. On n'échappe jamais complètement aux barrières et on est toujours plus ou moins fermement sommé de choisir un camp. Et si on ne le fait pas, l'histoire s'en charge pour nous. Plus embêtant : la volonté de non engagement, qui pourrait se traduire comme le « choix de ne pas choisir » est presque toujours réinterprétée comme venant finalement faire le lit des pires horreurs, puisqu'elle ne s'y oppose pas catégoriquement. Cela s'est vu aussi bien en 1914 qu'en 1939. Et cela se reproduit à chaque fois que l'on enferme la pensée dans une opposition binaire et manichéenne, c'est-à-dire quotidiennement.

Certes, tous les choix auxquels nous sommes confrontés au fil des jours ne sont pas aussi cruciaux que ceux qu'ont connus les poilus ou les contemporains d'Hitler, mais quand même : adopter la posture du danseur de corde, de celui qui marche sur les barrières ou de celui qui s'élève au dessus des mêlées reste très compliqué. C'est un « non choix » qui nous engage presque autant, sinon plus, que d'opter pour tel ou tel camp ; car quelle que soit l'évolution de la situation, nous serons au final comptés parmi ceux qui se sont rangés du mauvais côté. Cela est très net au moment des élections où ce sont bien souvent ceux qui se sont abstenus de trancher, justement qui se retrouvent accusés la plupart du temps, par les commentateurs, d'avoir favorisé la victoire de tel parti (le Front National par exemple) ou d'avoir accéléré la chute de tel autre.

Dans un monde ou tout doit quasiment toujours pouvoir être résumé en une opposition binaire le danseur de corde, l'équilibriste de l'esprit, est un handicapé. Son besoin de tout soupeser, d'utiliser les oscillation de son balancier pour éviter de sombrer dans le manichéisme, n'est pas perçu comme une forme d'intelligence mais comme une inadaptation. Sa propension au doute n'est pas reconnue comme une preuve de raison mais comme un signe de faiblesse et d'impuissance. L'équilibriste de l'esprit est un perdant, un éternel perdant. Tant pis pour lui. Tant pis pour le monde aussi, peut-être...

Tiens, en parlant de « perdants », je vous rappelle que Philippe Ayraud a fait paraître, il y a quelques mois de cela, aux éditions Durand Peyroles, un très chouette recueil de nouvelles dont c'est précisément le titre : Les Perdants. Si vous avez trouvé quelque intérêt à me suivre dans ces réflexions, ces dernières semaines, je ne peux que vous inviter à le lire. Vous verrez que si la forme de son propos est forcément différente de la mienne, puisqu'on est là dans le fictionnel, le fond n'est pas si éloigné de ce que j'ai essayé d'exposer ici.

jeudi 10 avril 2014

PAR DELÀ LA MÊLÉE...

Ma réflexion sur les barrières se poursuit. J'en profite au passage pour remercier Bertrand Redonnet qui fait suivre mes cogitations sur son blog, l'Exil des mots, où les commentaires vont bon train. Vous pouvez retrouver tout cela ICI.

Mon approche de la question féministe ne doit donc pas être séparée de la manière dont je ressens intimement la notion de barrière. Mon problème en effet, aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, a toujours été, dans tous les domaines, de refuser d'être assigné à résidence d'un côté ou de l'autre des barrières que l'on m'opposait. Sans en avoir pleinement conscience, la plupart du temps. Et si je parle ici de problème, ce n'est pas par hasard, car c'est une position qui est assez inconfortable. C'est ainsi que j'ai toujours traîné, derrière moi, l'image d'un râleur, d'un réfractaire, d'un objecteur, d'un coupeur de cheveux en quatre, bref, d'un emmerdeur, car les humains, au fond, n'aiment pas qu'on interroge les fondements de leurs idées et les moteurs de leurs actes.

Mais c'est comme ça, c'est plus fort que moi, lorsque je me heurte à une barrière, il faut toujours que j'aille jeter un œil de l'autre côté pour voir ce qu'on y trouve. Et forcément, à chaque fois le constat est le même : il y a du bon et du mauvais des deux côtés. Cette posture, dont on pourrait a priori croire qu'elle est plutôt de nature à apaiser les choses, à gommer les conflits en ouvrant une porte de dialogue entre les deux camps, est au contraire très mal perçue. Car la plupart du temps, les deux parties n'ont pas envie de communiquer. C'est d'ailleurs justement pour cela qu'elles ont érigé une barrière entre elles, et toute tentative de conciliation n'est pas perçue comme un appel à la libération, mais comme une agression.

Mon livre sur les Hommes en souffrance, par exemple, même si le ton est volontairement polémique, a vraiment été pensé et écrit comme étant un livre sensé dépasser la barrière de la guerre des sexes. Je voulais vraiment qu'il invite les lecteurs à grimper sur cette barrière pour contempler l'ensemble du problème, objectivement et de manière non partisane. Je sais que certains l'ont lu ainsi et cela me fait plaisir. Mais je constate aussi que ces lecteurs-là ne sont pas majoritaires et que pas mal d'autres semblent n'avoir pas pu faire autrement que de ramener arbitrairement ma pensée d'un côté ou de l'autre de la barrière. C'est ainsi que pour les féministes les plus radicales mon livre est un livre masculiniste (donc abject et condamnable), alors qu'à l'opposé, chez les défenseurs les plus rugueux de la cause des hommes, je sens bien qu'on peine à accueillir chaleureusement un texte qui ne fait pas ouvertement l'apologie des pères perchés ou des femmes au foyer.

C'est pour ça qu'une fois de plus, comme le note Bertrand Redonnet, je me retrouve à l'écart, en dehors. Positions qui ne relèvent pas de choix délibérés, mais découlent des circonstances. Bertrand sait bien mon attachement aux vieux journaux anarchistes. Notamment l'En Dehors, revue à laquelle il fait explicitement référence. Il sait probablement qu'il en existait une autre, publiée par E. Armand durant la première guerre mondiale, qui s'appelait Par delà la mêlée.

Par delà la mêlée... N'est-ce pas là, par définition, que se situe le danseur de corde ?

N'est-ce pas là aussi, dans cette mêlée, que le danseur de corde retombe quand il trébuche ?

ABOLI BIBELOT...

- Et que feriez-vous donc, dit Diotime irritée, si vous aviez un jour le gouvernement du monde ?

- Sans doute ne me resterait-il plus qu'à abolir la réalité !

Robert Musil, L'Homme sans qualités

mardi 8 avril 2014

SALON DU LIVRE DE BLAIN...

Je serai, le dimanche 20 avril, à la deuxième édition du salon du livre du Château de Blain (44)
Si vous passez dans le coin...
 

dimanche 6 avril 2014

TENTATIVE D'ÉQUILIBRISME...

L'intérêt principal d'un blog, à mes yeux, c'est d'offrir un espace où la réflexion peut se développer au fil des jours, un peu comme dans un journal intime, mais avec une certaine obligation de rigueur et de cohérence due à son caractère public. C'est dans cet esprit que je poursuis aujourd'hui mes réflexions sur l'idée de barrière, ébauchée ici.

La barrière, qu'elle soit réelle ou virtuelle, coupe toujours le monde en deux. C'est là une évidence, je le sais, mais le grand tort des évidences, c'est justement qu'on finit par ne plus les voir. D'où la nécessité d'aller les chatouiller quelque peu, de temps en temps.

Dans notre vie quotidienne, nous nous comportons en général comme si les barrières étaient des réalités indiscutables, immuables, occupant logiquement, presque naturellement, la place qui est la leur. Dans les esprits, prédomine d'ailleurs l'intuition que la coupure pré-existe à la barrière qui ne vient au final que réunir deux parts distinctes, un peu comme la suture vient recoller les deux lèvres d'une coupure. La barrière n'étant pas envisagée alors comme ce qui sépare, mais comme ce qui rattache, comme ce qui permet de maintenir un semblant d'unité et de sens à l'ensemble. Son absence serait synonyme de chaos.

Car la barrière, on l'oublie trop souvent, a pour fonction première d'offrir aux hommes un repère, au même titre qu'un phare ou qu'une balise, et de fixer du même coup des normes qui s'appliquent à tous. En effet, pour qu'une barrière soit agréée par tous comme concrétisant une séparation objective il faut qu'elle repose sur une convention tacite. Tout comme le mètre, le litre, le degré centigrade ou l'hectopascal, la barrière pose un cadre conventionnel qui n'a de sens que si l'on en accepte le principe. Ce qui n'est pas toujours si simple, comme on peut le voir par exemple dans nos relations parfois tendues avec les peuples traditionnellement nomades qui, n'entendant pas la dimension conventionnelle de la barrière, ne comprennent pas ce qu'elle prétend scinder, et considèrent qu'elle n'a pas, symboliquement, plus de valeur normative qu'un arbre ou qu'une colline.

Si on visualise assez aisément les barrières physiques, on est généralement beaucoup moins à l'aise avec toutes les barrières psychologiques, morales ou idéologiques, qui balisent nos pensées et nos actes. Pourtant elles existent et elles fonctionnent de la même manière. Dans le domaine des idées, des valeurs, ou des croyances, aussi, les barrières viennent marquer une coupure entre deux mondes. Et là encore, l'erreur commune consiste à croire que la coupure pré-existe à la barrière ; qu'il existe par exemple un bien et un mal clairement différents, un vrai et un faux nettement distincts et que la barrière, là encore, se contente de concrétiser la ligne de fracture. Sauf que la réalité est beaucoup plus complexe, voire confuse, que cela.

Les barrières, que ce soit dans le monde physique ou dans le monde psychique, on l'oublie trop souvent, ne symbolisent pas des faits, mais des choix. Leurs emplacements ne doivent jamais rien au hasard. Bien au contraire, l'art de placer - et de déplacer - les barrières a toujours été éminemment stratégique. C'est une guerre de positions. Poser une barrière, ce n'est pas seulement délimiter son propre camp, c'est également définir, par défaut, celui de ses ennemis. Et, dans le champ des idées, cela est loin d'être neutre. Car, en plantant ma barrière, en plus d'affirmer mon droit, j'impose arbitrairement à mon adversaire le cadre dans lequel il devra exercer le sien.

Pourquoi est-ce que je vous explique tout cela ? Parce que mon dernier billet, disant que j'avais le sentiment, sur la question du féminisme, de me situer du mauvais côté de la barrière, ne me satisfaisait pas. Pas plus que ma conclusion laissant supposer qu'un jour les choses s'inverseraient et que je finirais par me retrouver du bon côté (même si du point de vue l’ego c'était une jolie chute qui m'accordait généreusement le bon rôle). En prétendant cela, je restais en effet englué dans le piège tendu par ceux qui ont intérêt à décréter que les barrières sont des réalités intangibles et que l'on n'a pas d'autre option que de choisir le côté derrière lequel on doit se ranger.


La question qui se pose à moi, maintenant, est la suivante : comment peut-on s'affranchir malgré tout de ces barrières, les dépasser, les contourner, les éviter. Nietzsche nous a déjà indiqué une piste : se situer définitivement par delà le bien et le mal. Il nous a également proposé une posture : celle du danseur de corde qui confie sa destinée aux lois de la pesanteur. D'où l'hypothèse que je pose ici : le meilleur moyen de s'affranchir des barrière n'est-il pas de grimper dessus et de rester en équilibre sur leurs tranches, là où les deux camps se rejoignent et retrouvent leur unité première ? Position délicate, certes, inconfortable car elle attisera incompréhension et haine dans les deux camps.

Position difficile, donc, mais en existe-il une autre possible quand on a la prétention de vouloir être honnête ?

jeudi 3 avril 2014

LE BON COTE DE LA BARRIERE...

Ma mise en accusation du dogme féminisme, que ce soit sur ce blog ou dans mon livre sur les Hommes en souffrance a, je le vois bien, posé quelques problèmes même à ceux qui me connaissent et qui me lisent habituellement. Car critiquer le féminisme aujourd'hui, dans l'esprit de beaucoup c'est, sur le plan politique et idéologique, prendre place du mauvais côté de la barrière. Mais comme ces lecteurs-là savent à qui ils ont affaire, ils ont généralement assez bien compris ce que je voulais dire. Par contre, ceux qui ne me connaissent pas ou mal, ont globalement porté sur mon travail des jugements sans appel (et légers en termes d'argumentation, ceci dit en passant...) : « risible », « masculiniste », d'une « bêtise crasse », « réactionnaire », « misogyne »... aucun rachat possible.


Je mentirais en disant que cela ne me touche pas, ne me trouble pas, ne me questionne pas. Car comme le fait très justement remarquer Philippe Ayraud dans la recension qu'il aconsacrée à mon livre, je reste persuadé que je porte clairement le cœur à gauche, parfois même très à gauche, depuis toujours. Avec tout le pack psychologique et idéologique – pas toujours conscient – qui va avec : la certitude d'être du « bon » côté de l'histoire, celui des faibles, des opprimés, d’être dans le camp de la justice et du bien général. Bref, d'être un « gentil ».

Et là, brusquement, en m'en prenant au féminisme, considéré par beaucoup comme étant un des plus nobles combats de la gauche contemporaine, je me retrouve non seulement à m'opposer à celles et ceux qui me sont habituellement les plus proches et du même coup à partager certaines convictions avec ceux que j'avais toujours tenus comme étant indubitablement mes adversaires : penseurs de « droite » voire d’extrême droite, cathos, traditionalistes bornés...


Alors forcément, je me suis posé la question – et je me la repose encore régulièrement – suis-je en train de déconner ? Me suis-je trompé de route ? Quelque part, j'aimerais bien, cela simplifierait nettement les choses pour moi. Mais j'ai beau retourner le problème dans tous les sens, et même si cela m'embête, j'en reviens toujours à la même conclusion : le féminisme, tel qu'il se développe actuellement est une idéologie dangereuse qui ne pourra rien produire de bon sur du long terme. Et aujourd'hui, oui, hélas, face à ce dogmatisme froid, aveugle, fermé au dialogue et aux débats, c'est chez les penseurs « réactionnaires », de droite, hostiles à la gauche, que l'on trouve parfois les réflexions et les critiques les plus intelligentes dans le sens où elles nous invitent à de réels questionnements.

Qui sont les responsables de cet état de fait ? Ceux qui, comme moi, essayent d'y voir clair, de comprendre, ou ceux qui ont transformé le féminisme en en bloc compact, inattaquable, indiscutable ? Dans un article paru dans le n°1 de la nouvelle fournée de l'Idiot international (1er avril 2014), Stéphane Legrand s'en prend par exemple à la « dérive droitière » de Michel Onfray qui a, dans un article de son site internet, dit sa prise de distance avec l'idéologie du genre. Dérive droitière. Qu'est-ce que cela veut dire ? Je ne suis pas un grand fan d'Onfray dont j'ai déjà pu dire le peu de bien que je pensais à plusieurs reprises. Mais pourquoi parler ici de dérive droitière ? Je reste persuadé que l'on peut être très critique (dans le sens constructif du terme) vis-à-vis de l'idéologie du genre et rester de gauche. Car si dérive il y a, ne peut-on pas l'imputer plus justement à ces gardiens du temple de ce que Jean-Pierre Le Goff nomme assez justement le « Gauchisme culturel » qui, en fermant la porte à tous débats, laisse les clés de l'intelligence à la disposition de leurs adversaires ?


Et parmi ces adversaires, s'il y en a de parfaitement abjects et lamentables, on en trouve aussi de brillants. C'est pour ça qu'aujourd'hui, hélas, c'est chez les « réacs » qu'il faut peut-être aller rechercher ces clés de la résistance au nivellement du monde, des humains et des idées ; chez les râleurs, les énervés, les infréquentables, Nietzsche, Georges Palante, Léon Bloy, Léon Daudet, Barrès, ou, plus proches de nous Cioran, Philippe Murray, Alain de Benoist, Michel Maffesoli... Autant de penseurs qui, même s'ils peuvent parfois emprunter des routes discutables, même si on peut parfois se retrouver en complet désaccord avec eux, ont au moins ce mérite de n'avoir jamais eu peur de mettre les pieds dans le plat et d'appeler un chat un chat.


Il faudra donc que je m'habitue à être un réactionnaire. Cela ne devrait pas me poser trop de problèmes car, après tout, réagir à l'évolution du monde actuel ne me semble pas être criminel. Résister aux surenchères de la société de consommation, aux méfaits du libéralisme économique, à la destruction de l'équilibre écologique, lutter contre la transformation et l'uniformisation des humains modelés pour n'être plus que des consommateurs décérébrés, voilà des combats qui me parlent. Et être de gauche aujourd'hui, être écolo, être hostile au modèle capitaliste, c'est quelque part être réactionnaire justement, c'est espérer que l'humanité donne un petit coup de frein à son évolution et revienne à un peu de bon sens, quitte à revenir sur ses pas dans certains domaines. Être de gauche, c'est affirmer son amour des humains, certes, mais surtout de leurs différences, de leurs cultures, de leurs parcours, de leurs spécificités, de leur itégrité. Être de gauche, c'est regretter qu'aujourd'hui les ouvriers ne soient plus fiers d'être ouvriers, que les agriculteurs ne soient plus fiers d'être agriculteurs, que les femmes ne soient plus fières d'être des femmes, que tous et toutes n'aient plus qu'une seule ambition : ressembler à un modèle unique qui mange pareil, s'habille pareil, pense pareil, fantasme pareil, lit les mêmes livres, voit les mêmes films, achète ses meubles dans les mêmes boutiques... Être de gauche, c'est refuser que les hommes et les femmes ne soient plus que des corps soumis à des normes hygiénistes de plus en plus totalitaires...


Être de gauche aujourd'hui ce n'est plus voter socialiste ; être de gauche c'est accepter d'être réactionnaire, au sens noble du terme. C'est lutter contre tous les mouvements sociétaux dogmatiques susceptibles d’entraîner le monde à sa perte. Et parmi ces mouvements, il y a le féminisme. Aujourd'hui, le critiquer me rejette du mauvais côté de la barrière, comme je l'ai dit. Mais ce n'est pas définitif, je le pressens. Nous en reparlerons dans cinq, dix ou vingt ans. Les côtés de la barrière s'inverseront forcément et le bon sens retrouvera ses droits.

jeudi 20 mars 2014

LES HOMMES EN SOUFFRANCE DANS LE SALON LITTÉRAIRE...

Philippe Ayraud signe une belle critique de mes Hommes en souffrance dans les colonnes du Salon Littéraire. Un grand merci à lui.

Pour lire son texte sur le site du Salon littéraire, c'est ICI.

Autrement, c'est ci-dessous :

Sacré Stéphane Beau ! Rarement là où on l’attend, et en tout cas jamais du côté du politiquement correct ! Comment, voilà un auteur qui passe d’ordinaire pour être un « homme de gauche » (pour faire simple, très simple même, il est en réalité beaucoup plus complexe) qui s’en prend allègrement dans son dernier essai à l’un des bastions inébranlables de cette même pensée, le Féminisme (en tout cas dans ses orientations les plus radicales), osant s’attaquer à un tabou tellement prégnant que même son nom nous échappe, la misandrie ( qui peut se définir comme le sexisme anti hommes).

Je reconnais avoir eu quelques doutes, et même, soyons honnête, quelques craintes, à l’époque où le livre n’avait pas encore paru, lorsqu’il m’esquissait les grandes lignes de son contenu. Est-ce qu’il allait nous la jouer Génération réac  (pour reprendre le titre d’une couverture récente du Nouvel Obs) ? Allait-on le voir entonner d’une voix de fausset C’est mon fils ma bataîîîlle, fallait pas qu’elle s’en aîîîlle du pas regretté castrat Balavoine ou, version plus actuelle, Le droit des pères, unissant ses bêlements à ceux du chanteur Cali, qu’on n’apprécie jamais autant que lorsqu’il se tait ? Notre Zorro moderne, protecteur du veuf, du mari et de l’orphelin en souffrance allait-il user de la panoplie des clichés et des arguments les plus éculés contre les droits des femmes, ceux-là mêmes dont un Jean Cau ou un Michel Droit jadis, un Denis Tillinac ou un Eric Zemmour aujourd’hui, font leurs choux gras ?

Craintes vite dissipées, quand bien même le suspense n’était pas insoutenable non plus, à la lecture de ces cent-vingt pages. Il n’est guère de paragraphes (c’en est d’ailleurs parfois un peu redondant) où l’auteur n’exprime sa profonde empathie avec les femmes victimes (de leurs conjoints, de violences, de harcèlements, de discriminations…). Pour l’anecdote, Stéphane Beau n’hésite pas à condamner la violence mortifère d’un rocker français – icône de la gauche bobo et de l’auteur de cette note de lecture – qui se voit ici qualifié sans complaisance de brute. L’essayiste, dans la « vraie vie » est un travailleur social. Des femmes maquillées au N°5 de Cantat, autant vous dire qu’il en rencontre souvent !

Bon alors, il est où le problème ? Ben, le problème c’est que le sexisme fort justement honni fonctionne aussi dans les deux sens ! Autrement dit, des hommes humiliés, battus, dominés, privés de dignité par leurs conjointes, ça existe aussi ! Sans aller jusque-là, l’asservissement aux corvées ingrates du quotidien n’est pas l’apanage du sexe féminin (rappel utile que le quotidien ne se résume pas aux tâches ménagères, et que la vidange de la voiture ou le bricolage indispensable n’épanouissent pas forcément tous les hommes, comme certaines femmes semblent le croire !) Et c’est là que le témoignage prend tout son sens. Certes, Stéphane Beau sait bien que quelques cas isolés ne font pas une loi statistique. Mais il rappelle fort opportunément que l’addition de cas isolés commence à peser beaucoup dans la balance ! D’autant plus qu’on sait que nombre d’infortunes (je parle ici de ce qui relève du délit) ne sont pas recensées parce que non déclarées, voire même (si, si !) déclarées mais non recensées ! Le problème n’est pas nouveau, on le connaît déjà par exemple avec les statistiques du suicide (Ainsi la Suède, qui possède l’outil le plus performant de recension, est-elle fort naturellement inscrite en tête des Etats. Certains suicides d’adolescents en France ne sont pas déclarés comme tels). Par ailleurs l’auteur dénonce une attitude qu’il connait bien, puisqu’il l’a rencontrée parfois chez ses confrères assistantes sociales : le réflexe idéologique (où à tout le moins culturel, imprégné dans l’inconscient collectif) qui consiste à croire à priori, et sans même se poser de questions, le témoignage d’une femme contre son conjoint, au seul motif qu’elle est une femme, et donc forcément une victime.

Au terme de l’essai, il plaide pour une société harmonieuse, qui serait le fruit d’un combat commun des hommes et des femmes, qui ne s’épuiserait pas dans des querelles vaines, et très souvent non fondées, de genres. Et qui ne se tromperait pas de cibles : il est d’ailleurs étonnant de voir que le féminisme, d’une manière générale, est présenté et souvent vécu comme une pensée « de gauche », alors que tout, dans sa logique, tend très visiblement vers la droite (note en page 79). Jugement péremptoire et excessif ? Si on admet, par exemple, que le libéralisme est l’organisation optimale des forces productives pour tendre vers un maximum de profit, Beau rappelle ironiquement que le travail, facteur d’aliénation des hommes, n’a peut-être pas autant libéré la femme qu’elle l’aurait souhaité, et que se battre pour aller bosser n’est pas forcément un objectif incontournable (on reconnaît ici ses sympathies libertaires !).

Stéphane Beau va sans doute choquer et même fâcher certains et certaines, mais c’est ce qui arrive à ceux dont la plume érafle les murailles de l’ignorance et de l’injustice. L’avertissement qui figure sur la quatrième de couverture, et qui est repris sous d’autres formes dans le corps du livre, a de fortes chances de se vérifier. Comme il le rappelle, ceux qui partagent d’habitude ses opinions ou ses conceptions risquent de le mettre en quarantaine idéologique. A l’inverse, et c’est plus embêtant, il risque d’être soutenu par certains dont il est loin de partager les idées dans d’autres domaines. Qu’importe. Je crois sincèrement qu’il n’en a cure. Son pavé dans la mare, s’il l’éclabousse, n’en restera pas moins un acte authentique, une parole libre qui dynamite le conformisme ambiant. En ces temps de pensée chloroformée, on a toujours besoin d’un trublion.

Philippe Ayraud

Hommes en souffrance, Stéphane Beau, éditions Les trois génies, novembre 2013, 225 pages, 13,90 €

mercredi 19 mars 2014

PAR DELÀ LE BIEN ET LE MAL...

Ce qui est le plus agaçant pour moi, dans la manière dont la pensée est aujourd'hui de plus en plus enfermée dans un manichéisme généralisé, c'est que du simple fait que j'essaye de réfléchir librement, de détricoter les idées toutes faites, et de ne pas rejeter d'office toute forme de nuance et de complexité, je me retrouve d'office rangé, par beaucoup, dans le camps des réactionnaires, des « antis », des brutes beuglantes qui ne savent que dire non au progrès.

Tout ça au nom de la liberté, de l'égalité, du politiquement correct et du bien public, bien entendu. Car le principe démocratique s'est mué, pour beaucoup, en principe référendaire : pour ou contre, blanc ou noir, droite ou gauche, oui ou non, bien ou mal... Si tu n'es pas « oui », c'est que tu es « non ». Si tu n'es pas « blanc », c'est que tu es « noir ». Exit le gris et toutes les nuances intermédiaires. Exit cette « zone grise », chère à Primo Levi qui, contrairement à ce que croient les partisans du manichéisme, n'est pas la zone où se retrouvent tous ceux qui ne savent pas, qui ne s'affirment pas ou qui ne pensent pas, mais bien au contraire un espace libre où tous les possibles peuvent s'articuler, aussi bien au sens mécanique qu'au sens élocutoire du terme : « A première vue, parler de zone grise permettait d'ouvrir la voie à une recherche sans manichéisme sur les conduites populaires et leurs orientations : dans les faits cela a conduit la plupart du temps à soutenir qu'il n'y avait rien à comprendre. Gris, opaque, passif – le cadre était déjà là1 ».

Prenons les débats sur le mariage pour tous ou l'homoparentalité. Très vite la gauche bien pensante (pléonasme ?) a posé le cadre : soit on est pour, soit on est un sale type. Comment oser dire, par exemple, dans le contexte actuel qu'on ne voit pas trop en quoi le « mariage pour tous » est une avancée sociale aussi importante que l'abolition de la peine de mort ? Soutenir cela, c'est être homophobe, forcément, inconditionnel de la famille traditionnelle, bourgeoise, de droite et catholique. Ce que je ne suis pas, pourtant.

Ce n'est pas de ma faute si, pour moi, l'idée de « mariage pour tous » n'évoque rien. Pas parce que je n'aime pas les homosexuels, mais bien plutôt parce que je ne vois pas en quoi la notion de « mariage » est moderne, progressiste et révolutionnaire. Si l'on m'avait parlé de « mariage pour personne », éventuellement, cela m'aurait déjà plus emballé. Laisser ces âneries de sacrements à l'église et purger le modèle républicain de ces simagrées d'un autre temps, voilà une proposition qui aurait été révolutionnaire pour le coup. Depuis le temps que les libertaires, les hommes et les femmes de gauche, les féministes et tous les laïcs nous expliquent – à juste titre souvent – que le mariage est dépassé, que c'est un espace dramatiquement clos où la violence et les principes de domination peuvent se développer sans entraves, que c'est la porte ouverte à toutes les maltraitances, tous les vices, tous les viols... Puis d'un seul coup, hop, tout cela disparaît, comme si le mariage entre personnes de même sexe devenait miraculeusement exempt de toutes ces horreurs, comme s'il s'agissait d'un espace protégé où l'inceste n'existe pas, où la violence est absente, où tout est simple, où l'adoption – dont tout le monde sait que cela peut être très compliqué – devient simple et naturelle, où l'éducation, véritable casse-tête pour une grande majorité de parents, se transforme, comme par magie, en jeu d'enfant...

Bien sûr que ça m'agace, par conséquent, de voir que l'on nous refourgue aujourd'hui la magie du mariage, avec tout son attirail rose bonbon, tout son folklore de Bidochons, les costumes et les robes à fleurs, le riz qui vole, le bisou devant monsieur le maire... Et qu'on veuille en plus nous faire croire que c'est un grand pas pour l'humanité ! Il fallait permettre aux homosexuels de pouvoir bénéficier des mêmes droits que les hétéros me rétorque-t-on, notamment en termes de parentalité. Très bien, j'approuve... mais quel rapport avec le mariage ? Il y avait d'autres moyens légaux pour autoriser enfin officiellement le droit à l'adoption pour les couples homosexuels par exemple, ou pour étendre le principe de l'autorité parentale à celles et ceux qui l'exercent réellement, en insistant sur les fonctions et les compétences de chacun, et non pas sur les orientations sexuelles des intéressés. Cela aurait rendu services aux couples homoparentaux, mais aussi à toutes les mères et à tous les pères de familles recomposées qui sont également confrontés au quotidien à des vies communes avec des enfants sur lesquels ils n'ont aucune autorité légale. Mais ça aurait été nettement moins spectaculaire...

Cette vision manichéenne et dichotomique des choses a encore dominé très récemment dans les débats sur le droit à l'avortement. Là encore, les marges de discussion ont très vite été cloisonnées pour ne conserver que deux points de vue : ceux qui sont pour le droit à l'avortement (les gentils, donc, les progressistes) et ceux qui sont contre (les méchants, les réactionnaires). Mais où se situent toutes celles et tous ceux qui ont envie de réfléchir autrement sur cette question ? En ce qui me concerne, par exemple, je suis pleinement favorable à l'IVG. Malgré cela, je comprends ceux qui trouvent que leur nombre est trop élevé en France. Une grossesse sur cinq, en moyenne, s'achève par une IVG. Ce n'est quand même pas rien ? Même les défenseurs de l’avortement sont d'accord pour dire que cette solution n'est jamais anodine, toujours douloureuse et traumatisante. Une grossesse sur cinq, autrement dit est suffisamment non désirée pour aboutir à un avortement. Et ce chiffre ne tient bien sûr pas compte de toutes les grossesses non désirées mais où l'enfant voit quand même le jour. Apparemment, le nombre total de ces grossesses non désirées serait d'un peu plus de une sur trois en France, aujourd'hui, au vingt-et-unième siècle2 ! Ne pensez-vous pas que le gouvernement ferait mieux de s'intéresser à la question de la contraception plutôt qu'à celle de l'avortement qui est déjà, de toute manière, assez bien bordée sur le plan légal ? Sauf que là encore, parler de la contraception, c'est moins drôle, c'est moins spectaculaire. L'avortement, ça sonne bien, ça claque, ça aussi c'est une grande victoire pour l'humanité, alors que la contraception, les préservatifs, la pilule, tout ça, ça fait un peu gadget...

Mais pourtant, là encore, si nos leaders de gauche voulaient taper un grand coup et innover un peu, il y aurait fort à faire. Tiens, rien qu'en lançant enfin une vraie campagne invitant les hommes à utiliser des contraceptifs. Seulement, pas en les culpabilisant en leur laissant entendre, comme c'est généralement le cas, que la contraception, c'est avant tout un truc de filles. Imaginez une campagne nationale ne mettant en scène que des hommes, avec pour slogan : « Un bébé, d'accord, mais quand je veux et avec qui je veux ». Je suis sûr que ça ferait un carton, et que ça aurait plein d'effets positifs. Mais ça ne sera pas demain la veille, comme on dit. Dommage...
En attendant, oui, je ne fais pas partie de ceux qui trouvent que le mariage pour tous a été la marque d'un grand progrès. Pourtant, il y a quinze ans de cela, j'étais un des rares, dans les équipes où je travaillais, à militer pour le droit des couples homosexuels à adopter des enfants (alors même que notre employeur nous interdisait de donner des réponses positives à ce genre de demandes) mais cela ne compte pas : je suis maintenant dans le camp des réactionnaires, je dois me faire une raison. Idem pour l'avortement : je peux bien répéter sur tous les tons que je suis pour, le simple fait de dire que je trouve idiot et démagogique de remettre aujourd'hui le sujet sur le tapis – alors que le vrai problème, ce n'est pas l'avortement, mais bien la contraception – fait de moi un type suspect...
… et fier de l'être.
1Anna Bravo, postface de La Zone grise, Primo Levi, Payot 2013.
2Quasiment une grossesse sur deux de non planifiée pour la tranche des 18-24 ans...